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:: Provence pastorale, bergers & transhumance  ::

 

CHAPITRE I

Qu'on le veuille ou non, les riverains immémoriaux de la Méditerranée demeurent, dans leurs agissements et dans leurs quêtes, aussi éloignés soient-ils de ces tâches d'honneur, un peu vignerons ou pécheurs, un peu laboureurs-ménagers ou jardiniers, mais plus encore des bergers, ou alors tous ces hommes à la fois logés dans leurs veines au plus reculé de leur esprit qui en a reçu l'empreinte, et en qui ils se reconnaissent et se retrouvent aussi sûrement que dans de communes archives. Leurs ancêtres, avant de pousser la petite charrue et d'avoir élevé les terrasses le long des pentes de leurs «  montagnettes « , pour remonter et retenir le sol, poussèrent devant eux les cohortes entoisonnées du menu bétail. Avant d'avoir été des agricul­teurs, ils furent des meneurs d'ouailles. Ce fut là leur noblesse, et ceux qui en sont de nos jours les héritiers, qu'ils soient nourris de la Bible, d'Homère, de Virgile ou de Mistral, savent bien que les retentissements suscités en eux par ces noms sont ceux de musiques pastorales, d'épopées bergères qui sont loin d'avoir épuisé leurs injonctions et leurs vertus, celles d'une spiritualité bien déterminée dont le rayonnement est allé loin dans les consciences. Rien de ce qui constitue les Psaumes, l'Odyssée et l'Illiade, les Bucoliques et les Géorgiques, Mireille et Calendal n'a perdu de ses incantations premières, Si on replace ces grands livres dans leur milieu actuel, parmi le relief des côtes bleues où se sont déroulés les drames qu'ils nous ont livrés. 

Les collines brûlées, les pinèdes, les pierrailles dans les immenses espaces de la solitude et de l'aridité, la maigreur aristocratique des terres à céréales et à fruits d'où fusent, en se tordant, les oliviers et les cyprès qui leur ont servi de cadre, sont toujours là et, par-dessus, comme autrefois, la combustion de la lumière, la cuisson de la céramique du ciel font éclater leur feu et leur azur. Dans ces paysages qu'emplissent les travaux des hommes, selon l'ordre qui leur est imparti, se poursuit toujours la circulation des troupeaux, qui se dé­placent de bas en haut et de haut en bas, de leurs quartiers d'été à leurs quartiers d'hiver, avec une régularité qui emprunte ses balancements aux forces mêmes de la nature sans jamais avoir cessé de se faufiler à travers les vallées pour re­joindre les pacages des sommets ou de s'égailler dans les plaines avec, en tête et en queue, les pâtres.

C'est que la brebis a trouvé là son fief d'élection et que celui-ci est voué par sa vocation géographique, dans ses plaines maritimes et son arrière-pays montagneux qui le complète, à ces allées et venues. Nulle part ailleurs sur le globe, celles-ci n'ont pu tenir la même place et jouer le même rôle.

Le maquis, la garrigue, la lande, l'erme, toutes les régions dotées de ressources parcimonieuses, plaisent à la brebis. Et ce n'est pas pour rien que le pecunia romain, la richesse, découlait de pecus, le troupeau, et que celui-ci fut pendant des siècles la seule aisance des peuples qui se sont développés entre la Méditerranée et ses proches montagnes.

Cette persistance, jusqu'à nos jours, de la valeur attachée à la brebis comme dans les sociétés primitives, où elle ne représentait pas seulement le bien suprême mais une satisfaction de l'esprit, demeure plus vivace dans ce sud de l'Occident. On y dit encore que l'apere ou l'avé, l'avoir, c'est étymo­logiquement le troupeau, que ce dernier a les pieds en or et que partout où il les pose la terre devient de l'or, ou bien que quiconque quitte 14e mouton, quitte la raison quau se lèvo dou moutoun, se lèvo de la resoun. Et il est encore en usage en Grèce, lorsqu'on creuse les fondations d'une maison, d'égorger un agneau dont le sang sert à asperger la première pierre posée, afin d'assurer la solidité de toute la construction, ce qui rappelle qu'au temps de Rome, avant de placer une borne pour délimiter une propriété, on immolait un bélier et on en versait le sang dans le trou préparé pour recevoir la pierre...   

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