Crédit Photo :              Gilles Martin Raget ã  "L'image en Provence"

 

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          :: Arles sur Rhône

  Le grand royaume des morts

  Cupules mystérieuses

  un disciple du Christ pour Arles

Le genou divin

Les diables dans l'étang

  Des tonneaux pour cercueils

  Un cimetière colossal

  Saint Genès devient saint Honorat

Un chapelet d'îles

Calembour grec

L'imprégnation salyenne

Des bateaux pour César

  Une irrésistible ascension

Métamorphose d'une ville

Des taureaux et des hommes

A la recherche des temples perdus

Une vieille récalcitrante

  Comme une nuée de sauterelles

Les romans d'Arles

Deux Charles pour un aqueduc

  Le prix d'un archevêque

A chacun son saint

  Les lions de Saint-Trophime

  Des enfants la tête en bas

Le jeu des quatre vérités

Pour désaltérer Trinquetaille

  La dernière ville romaine

Les mascarades du nouvel an

Des arbres et des fontaines

  Bénis ce que tu ne peux empêcher

  A chaque temple son église

  Une ribambelle de saints

  La peste vient des marais

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Arles

 

  Un chapelet d'îles

A l'origine, la région arlésienne n'était pas asséchée comme aujourd'hui. La Méditerranée formait un profond estuaire, qui a disparu, et le Rhône ali­mentait de vastes marécages que l'effort des hom­mes finit par faire aussi disparaître. Quelques îles rocheuses formaient alors un territoire facile à défendre : île de Cordes, île du Castelet, île de Mont-Majour, île d'Arles (entre le Rhône et le marais de Pont de Crau) qui toutes, furent occupées, dès la fin de l'âge de pierre, par une tribu assez importante pour y avoir dressé des constructions mégalithiques, voir Cordes et Montmajour)

 

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Arles

 

Calembour grec

Aux Phéniciens, qui étaient apparus dans la basse vallée du Rhône à la fin du deuxième millé­naire avant J.-C. et avaient fondé, entre Marseille et Arles, le comptoir de Bergine, succédèrent les Phocéens. Ceux-ci remontèrent depuis Marseille le couloir rhodanien, la vallée du Rhône et la haute Seine. Dès le milieu du VIe siècle, Arles fut un comptoir massaliote, relais important entre le cabo­tage méditerranéen et le trafic fluvial ou terrestre vers l'intérieur de la Gaule. Les Phocéens l'appelaient Thélinè, que les Ro­mains traduisirent: Mamillaria, la Mamelue, autre­ment dit la Nourricière, en hommage à leur divinité tutélaire, Artémis d'Ephèse, matronne à la triple rangée de seins, mais aussi parce que la Camargue, alors périodiquement recouverte par les crues du Rhône, donnait seize grains de blé pour un planté, fertilité qui la faisait comparer au delta du Nil. Quelques linguistes, cependant, estiment, non sans de bonnes raisons, que Thélinè n'est qu'un jeu de mots grec sur un nom indigène, celui de Télo, vieille divinité aquatique et ligure qu'on retrouve à Toulon. Car les plus anciens habitants d'Arles étaient Ligures.

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Arles

L'imprégnation salyenne

Or les Ligures étaient généralement assez peu hospitaliers : la mésaventure d'Héraclès, assailli non loin d'Arles par les fils de Poséidon, pourrait bien être la transcription poétique d'une guerre très réelle. Quatre cents ans plus tard, lorsqu'ils pénétrèrent en Provence, les Romains trouvèrent les Ligures étroitement mélangés à une tribu salyenne, les Désuviates, qui partageaient avec deux autres peuples salyens, les Avitiques et les Anatiles, toute la basse vallée du Rhône. Arles s'appelait déjà Arelate, nom venu du gaélique (Arlath), et que l'on peut traduire par a près des eaux dormantes car la ville s'élevait alors près de l'immense lac Désuviate, qui couvrait la plaine comprise entre Saint-Rémy, Eyragues, Maillane, Tarascon et Arles, côtoyait la Crau jusqu'à Fos et s'ouvrait sur la mer.

 

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Arles

 

Des bateaux pour César

Marseille ayant pris contre lui le parti de Pompée, César commanda aux arsenaux arlatens la flotte avec laquelle il se proposait de réduire la métropole phocéenne. On la lui livra en moins d'un mois. Ce beau zèle eut sa récompense : feignant d'oublier que les puissants nautes d'Arles avaient, jadis, beau­coup aidé Hannibal à traverser la France, ce dont Rome avait manqué périr, César enrichit des dépouilles de Marseille son ancienne vassale. Arles devint alors le grand port maritime et fluvial des Gaules. Ses chantiers navals passèrent de la fabri­cation des barques de rivière aux grands navires de haute mer. De Mayence à Beyrouth, la marine d'Arles fut bientôt présente aux quatre coins de l'Empire.

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Arles

 

  Une irrésistible ascension

Arles était désormais Arelas duplex, Arles la ­Double : sur le roc, le long du Rhône, s'élevait la ville haute, le castrum romain; sur la rive droite du fleuve, l'Insula suburba gallica, l'lle du faubourg gaulois, s'étendait la ville indigène, dont le nom survit encore dans celui du quartier du Gallègue, à Trinquetailie. D'abord de dimensions modestes (36 hectares, contre 300 pour la Nîmes romaine), la cité s'agrandit rapidement et s'orna, siècle après siècle, de splendides monuments : un théâtre de 16000 places, un cirque, une basilique (où changeurs et banquiers traitaient leurs affaires), deux et peu~ être trois arcs de triomphe, de nombreux temples, un amphithéâtre où tiendrait toute la population de la ville actuelle, des thermes aussi grands que ceux de Caracalla. Constantin la choisit comme résidence impériale et y bâtit un somptueux palais. Ses successeurs en firent la préfecture des sept provinces, c'est-à-dire la capitale des Gaules, et obtinrent du pape, pour son archevêque, le titre de primat des Gaules.

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Arles

 

Métamorphose d'une ville

Les monuments, dont l'usage disparut avec l'em­pire d'Occident, furent dévorés peu à peu par la ville qui continuait à vivre. Comme partout ailleurs, pendant des siècles, ils servirent à la construction de remparts, d'églises, de couvents ou de simples massons. Le théâtre, saccagé par le fanatisme chrétien du ve siècle, fut ensuite dépecé, morceau par morceau. Une partie de son mur d'enceinte, surélevée, est devenue la tour de Roland; l'arc de la Miséricorde était son arceau d'accès. Sur ce qui fut la scène, veillent mélancoliquement aujourd'hui les Deux Veuves, seules colonnes demeurées debout. La Vénus d'Arles (musée du Louvre) dormait à leurs pieds en compagnie d'aériennes danseuses (Arles, musée lapidaire).

Quant à l'amphithéâtre, il servit non seulement de carrière, mais encore de forteresse. Lorsqu'ils occupèrent la ville, les Sarrasins le flanquèrent de quatre tours, dont deux ont survécu. Puis on bâtit, à l'intérieur de son enceinte, une chapelle et deux cents maisons! Ce n'est qu'en 1825 qu'il fut dégagé.

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Arles

 

Des taureaux et des hommes

Selon une vieille tradition, rapportée par Gervais de Tilbury, chroniqueur d'Otbon IV, un temple de Diane s'élevait au Bourg-Neuf, à l'emplacement même de l'église Saint-Césaire. Noble de Lelauzière ajoute même qu'il en a longtemps subsisté un autel, où l'on aurait retrouvé un Sylvain grandeur nature, et qu'à l'époque païenne on y sacrifiait chaque année trois jeunes gens, pour asperger le peuple de leur sang. François de Rebatu (1) et Mistral ont repris ce récit. Or c'est tout près de là qu'en 1598, lors du perce­ment du canal de Craponne, on découvrit l'effigie en marbre d'une curieuse idole : nous n'en connaissons que le torse, marqué des signes du zodiaque et enlacé dans les plis d'un énorme serpent. C'est un Chronos léontocéphale décapité, divinité associée au culte de Mithra, culte très répandu parmi les légionnaires romains, et qui comportait l'aspersion des fidèles avec le sang des victimes. Mais ces vic­times n'étaient que de jeunes taureaux. I' n'est donc pas absurde d'imaginer que la légende des sacrifices humains a pu naître de la confusion entre les mots juvenes (jeunes gens) et juvenci (jeunes taureaux). Il n'en reste pas moins que la tradition de sacri­fices humains est très vivace. Certaines «variantes »         la situent d'ailleurs en d'autres  endroits : à l'em­placement de la Major et aux pieds des Deux Veuves. On peut donc également penser que cette tradition est antérieure à l'occupation romaine. D'ailleurs, les nombreuses têtes coupées d'Entremont, ainsi que celles qui accompagnent les animaux-monstres de Noves et des Baux, semblent témoigner dans le même sens.

 

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Arles

 

A la recherche des temples perdus

De plus, ce n'est pas dans leurs temples, détruits et indéchiffrables, qu'il faut chercher les divinités païennes d'Arles, mais dans les collections du musée lapidaire réunies dans l'église Sainte-Aune et parmi les antiques de Saint-Honorat. Neptune présidait à la basilique; les plombs des douanes arlésiennes étaient frappés à son effigie. Jupiter, Mars, Vénus, Apollon et Minerve possé­daient leurs autels, sans compter le Génie de l'empereur et les dieux importés : Mithra, Isis et Osiris. De nombreuses représentations d'une déesse-mère (Isis, peut-être) animaient la ferveur du peuple et servirent de modèle, plus tard, aux premières vierges romanes. Cybèle et Bona Dea avaient également plusieurs autels. Cette dernière donnait lieu à des célébrations dont les hommes étaient sévèrement exclus. A l'origine de cette exclusive, il y aurait eu l'empresse­ment excessif manifesté à l'égard de Bona Dea par Faunus, son père : on sait à quels désordres les privautés paternelles peuvent conduire les jeunes filles. L'un des autels de cette déesse est orné de son emblème caractéristique : deux oreilles entou­rées d'une couronne. Un autre montre l'effigie d'un dieu mâle et cornu, ce qui est assez surprenant Si l'on considère le caractère obstinément féministe de ce culte et la raison de cette obstination. Mais ce dieu cornu n'était pas le seul de son espèce : en 1841, des fouilles au S-O. de l'am­phithéâtre livrèrent un Sylvain portant une corne d'abondance; les restes mutilés d'un autre Sylvain, également originaire d'Arles, sont conservés à Saint-Rémy; enfin, un autel à Sylvain a été retrouvé dans le rempart, près de la Porte de Laure, et un second à Trinquetaille.

 

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Arles

Pour désaltérer Trinquetaille

Arles romaine fut reine et mère des Gaules, rési­dence impériale sous Constantin, capitale des sept provinces sous Constance III. Installée au point de rencontre de trois grandes voies romaines (la Via Domilia, la Via Aurelia et la Via Agrippa), trônant sur son fleuve et sa lagune, entassant le trésor des moissons camarguaises, elle était plus que jamais Artémis-Thélinè, nourricière et maîtresse des carrefours. Rome lui avait également donné ce qui lui man­quait le plus cruellement: un aqueduc de quarante-six kilomètres traversait vallons et collines pour amener l'eau pure et fraîche des Alpilles, et fran­chissait en Arles le Rhône en siphon pour désaltérer Trinquetaille. Sur les hauteurs qui dominent Font-vieille, Candidus Benignus édifia même une usine hydraulique dont les débris jonchent encore le sol près de Fontvieille : seize énormes roues à aubes, disposées en deux trains, animaient la première minoterie industrielle du monde occidental.

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Arles

 

  La dernière ville romaine

Dans une chanson des Isclo d'or, Frédéric Mistral raconte que Ponsirade, reine d'Arles, refusa d'épou­ser l'empereur de Rome qui avait amené l'eau courante jusqu'à son palais et lui préféra le porteur d'eau qui montait chaque jour l'eau du Rhône que l'on disait incorruptible. L'histoire est jolie, mais peu conforme à la réalité. Car Si Arles la Double n'a jamais livré toute son âme à Rome, elle a dure­ment lutté pour conserver l'héritage romain. Trois fois, elle repoussa les Goths qui furent assez sages pour l'épargner lorsqu'elle tomba entre leurs mains, en 480. Mieux : ils en firent leur capitale, l'agrandirent, l'enrichirent. Ainsi, lorsque Clovis, encore humide de l'eau du baptême, voulut affranchir des hérétiques rois Goths une Provence catholique qui ne lui demandait rien, Arles fut la seule à résister au zélé filleul de saint Rémy. Son archevêque, saint Césaire, vendit le trésor épiscopal et jusqu'aux vases sacrés pour racheter les prisonniers arlésiens. Enfin, secourue par le grand Théodoric, Arles resta le dernier bastion gothique, c'es~à-dire la seule ville civilisée de Pro­vence. En 536, lorsqu'elle fut livrée sans combattre et rattachée au royaume franc, on y vivait encore comme au temps de la grandeur romaine.

 

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Arles

 

 

Les mascarades du nouvel an

En fait, ce que saint Césaire stigmatisait avec le plus de vigueur, c'étaient les mascarades et les festi­vités plus ou moins orgiaques qui marquaient le début de l'année. La veille de la fête, les paysans dressaient des tables et les garnissaient de toutes les variétés pos­sibles d'aliments et de boissons, s~boles et espoirs de moissons abondantes. Pendant toute la journée, chaque famille restait chez elle et devait éviter de prêter quoi que ce soit à quiconque (même pas du feu), sous peine de demeurer pauvre pendant toute l'année. De grandes réjouissances populaires du­raient ensuite plusieurs jours. L'on revêtait alors des déguisements monstrueux, avec des peaux et des têtes de bêtes, les femmes s'habillaient en hommes, les hommes en femmes, malgré leur barbe. On chantait des chansons impies ou indécentes, on engloutissait, on buvait sec, on plaisantait grasse­ment, on répandait dans les maisons d'autrui diverses ordures, et notamment la lie noirâtre et puante des vieilles jarres à huile d'olive.

 

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Arles

 

 

Des arbres et des fontaines

Les Arlésiens restèrent longtemps imprégnés de paganisme: deux cents ans après la fondation réelle de la chrétienté d'Arles, cent ans après l'édit de Constantin, les sermons de saint Césaire fustigeaient encore les adorateurs des démons. Des démons, oui, mais pas seulement : Lignicoles et fonticoles, ils vénéraient les arbres et les fontaines, organisaient des processions avec danses (balationes et salta­tiones) jusque dans les églises, particulièrement le jour de la Sain Jean.

 Coutume païenne! s'écriait saint Césaire qui multipliait les anathèmes : il était interdit, « sous peine de perdre son baptême », d'apporter des lampes ou de faire des libations «aux temples, aux fontaines, aux pierres, aux arbres, aux grottes ou aux points de rencontre de trois routes  (le trivium était un lieu sacré de Diane-Hécate); de se laver le jour de la Saint-Jean, de nuit ou à l'aube, dans les étangs, les fontaines ou les cours d'eau!

Etaient déclarés païens celui qui poussait des clameurs ou frappait sur des récipients de bois ou de métal pendant les éclipses de lune; celui qui voyait des présages dans les éternuements, le feu, les chants d'oiseaux; celui qui conduisait sa vie suivant le caractère faste ou néfaste des jours; celui qui prétendait guérir ou protéger par des amulettes, des phylactères et des incantations.

Les contemporains de saint Césaire chômaient aussi les cinq jours de fête consacrés à Jupiter; adoraient Neptune et Orcus; pratiquaient (les femmes seulement) le culte de Diane.

 

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Arles

 

 

  Bénis ce que tu ne peux empêcher

Malgré son autorité, son énergie, sa combativité, saint Césaire dut faire quelques concessions aux rites païens. Dans la plupart des cas, comme bien d'autres, il consacra ce qu'il ne pouvait empêcher et substitua des cultes nouveaux aux rites anciens. C'est ainsi qu'il institua dans Arles les processions des Rogations pour remplacer les balationes en l'honneur de Cybêle; elles visaient un but sem­blable : célébrer la terre féconde. Jusqu'à une époque très récente, ces processions se rendaient à l'église de la Roquette.

 

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Arles

 

  A chaque temple son église

La première cathédrale avait été construite, vers 450, hors des remparts, sur les restes d'un temple de Diane. Quelques fragments fort anciens ont été exhumés à cet endroit et transportés près des ruines du théâtre. Cet exemple fut largement suivi : les sanctuaires païens d'Arles furent systé­matiquement recouverts par des églises chrétiennes. Au nord de la ville antique, à l'est du cirque, Notre-Dame-de-la-Major évoque, par son nom même, Cybèle-Magna Mater. Jusqu'en 1602, les Arlésiens venaient y vénérer les seins nourriciers de la Vierge. Sous le seuil du portail, dans une citerne, on a trouvé un autel de Bona Dea avec les oreilles caractéristiques. L'ancienne église Notre-Dame-des-Grâces, devenue ensuite Saint-Lucien, puis Saint-Antoine, est assise au sud-est sur une colonnade antique arasée. Son presbytère conserve le mur d'enceinte du Tribulum du temple qu'elle remplace. Une autre église Saint-Lucien, rasée en 1821, était située sur la façade S.-E. de la place du forum. Elle s'appelait jadis Notre-Dame-du-Temple, parce que la tradition prétendait qu'elle se trouvait sur l'emplacement d'un temple de Minerve. En 1835, quatorze ans après sa destruction, on découvrit qu'elle s'élevait sur une galerie romaine conduisant à une abside hémisphérique, au centre de laquelle un autel de roche brute reposait sur une pierre cubique. Cette abside donnait accès, à son tour, à un réseau complexe de galeries que l'on ne put explorer complètement. En effet, le Moyen Age en avait fait un charnier, et elles contenaient encore de nombreux squelettes enchevêtrés qui dégageaient une épouvantable odeur.

 

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Arles

 

 

  Une ribambelle de saints

Arles devint ainsi au Moyen Age la ville des saints. La seule ville haute comprenait sept pa­roisses, sans compter les couvents et d'innombrables chapelles. La plupart de ces sanctuaires ont com­plètement disparu; les ruines de quelques autres parsèment encore la ville. Us ont connu à leur tour le sort des monuments qui les précédaient  leurs pierres ont été réemployées, ou leurs murs noyés dans des constructions nouvelles.

Le premier patron d'Arles fut saint Genès. Si l'on en croit la tradition, c'était un tout jeune homme, presque un enfant. Greffier au tribunal, il refusa de transcrire un édit destiné à persécuter les chrétiens. On le condamna à mort, mais il parvint à s'échapper, pas pour longtemps, hélas! Il traversa le Rhône, mais fut rejoint à Trinquetaille. On le décapita sur place, devant les colonnes d'un temple. On dit encore aujourd'hui que l'hiver, quand le Rhône charrie des glaçons, le passage de saint Genês est toujours calme et libre de glaces.

Grégoire de Tours raconte que, sur le lieu de son supplice, poussa un mûrier aux vertus miracu­leuses. Les pèlerins s'y réunissaient le 25 août.

La popularité de saint Genès, sans doute diffusée par les pèlerins, franchit rapidement les limites de la ville  puis de la région. On prétendit que sa tête, emportée par le Rhône puis par les courants marins, était parvenue jusqu'à Carthagène, et avait été recueillie et conservée par les moines de Saint-Ginès­-de-Xara. L'église de Thiers proclamait, de son côté, qu'elle possédait son corps, miraculeusement retrou­vé par un laboureur. Uzès, enfin, soutenait que son évasion avait réussi et qu'il n'avait été décapité que beaucoup plus tard, près d'Uzès, justement.

Ces rumeurs malveillantes ne troublèrent aucune­ment les Arlésiens et ne portèrent aucun préjudice aux pèlerinages de Trinquetaille. La ferveur des pèlerins était même si ardente que, toujours selon Grégoire de Tours, le mûrier en mourut. Ses vertus ne lui permirent pas de résister à l'épluchage systé­matique dont il était l'objet : effeuillé, écorcé, ébranché, il en creva. Les fidèles reportèrent alors leur affection sur une colonne antique, elle aussi arrosée du sang du martyr et capable de mieux résister aux assauts obstinés des touristes de la foi.

Une église, dédiée à saint Genès, fut bientôt élevée à cet endroit. Désaffectée en 1591, elle connut diverses vicissitudes et finit par disparaître. Il n'en reste qu'une cloche, qui se trouve actuellement dans la chapelle des Pénitents, aux Baux.

Une autre église dédiée à saint Genès s'élevait dans les Arènes, point de départ de sa fuite. Elle fut détruite lors du déblaiement. Une troisième entourait sa tombe, aux Alyscamps. Elle était, elle aussi, le but d'un pèlerinage où l'on adorait le sarcophage du saint, toujours plein d'une eau pure et que l'on disait miraculeuse. Les Sarrasins rasèrent cette église. Quand on la reconstruisit, elle changea de nom c'est Saint-Honorat.

 

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Arles

 

 

  La peste vient des marais

Dans les environs immédiats d'Arles, l'abbaye de Montmajour s'élève sur un ancien lieu sacré préhis­torique. Trois églises y furent construites à partir de 918.

Les pèlerins y vénéraient surtout deux sanc­tuaires : la grotte de Saint-Trophime, caverne en partie creusée de main d'homme, située au bord de l'étang où le légendaire apôtre aurait achevé sa vie, et la chapelle souterraine où l'on montrait son confessionnal.

Dès 976, les moines de Montmajour entreprirent avec succès d'assécher le lac Désuviatique. Mais ils ne parvinrent pas à faire entièrement disparaître cet immense zone pestilentielle, cause probable des terribles épidémies qui décimèrent périodiquement la population. Lors de chacune de ces épidémies, le peuple d'Arles organisait d'immenses pèlerinages à Montmajour pour demander au ciel la fin du fléau. Près de Montmajour, la chapelle Sainte-Croix était le siège du pèlerinage du Pardon qui groupait, chaque année, le 3 mai, des foules venues de tout le diocèse d'Arles. Construite en forme de croix grecque, avec quatre absides semi-circulaires, elle passait pour avoir été fondée par Charlemagne. En réalité, elle fut élevée en 1019 par les soins de Rainbert, abbé de Montmajour. Bien que ce pèle­rinage ait été aboli en 1793, Mistral raconte qu'il y a vu revenir les habitants de quelques villages particulièrement fidèles aux traditions les plus anciennes

 

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Arles

 

 

 

  Le grand royaume des morts

Mais la plus illustre terre sainte d'Arles est la grande ville des morts qui s'étendait aux pieds de la ville des vivants : les Alyscamps, royaume de saint Trophime. Célèbre déjà dans toute la Gaule au début de la période gallo-romaine, cette nécropole s'étendait au-delà des remparts et jusque sur les collines de Mouleyrès qu'elle couvrait, dans le grand triangle délimité par une bifurcation de la Via Aurelia. Peut-être recouvrait-elle d'ailleurs un lieu beaucoup plus ancien: au point de jonction des deux embran­chements de la route, l'église de Notre-Dame de Bélis, détruite et remplacée par une léproserie en 1556, évoque le nom de Behsama, divinité gauloise.

 

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Arles

 

 

  Cupules mystérieuses

D'autre p art, c'est le seul cimetière connu de France où I 'on ait continué, au-delà de la première période chrétienne, à marquer les sarcophages d'un très antique symbole funéraire : la cupule, dont la signification nous demeure mystérieuse. Ce sont des trous réguliers, hémisphériques, profonds de deux à trois centimètres, larges de trois ou quatre. Peut-être, à l'origine, godets à huile ou lampes cultuelles primitives, ces cupules ont perdu par la suite tout sens utilitaire, puisqu'on les trouve même sur des parois verticales.

Fort répandus dans toute la civilisation méga­lithique, puis partout délaissés, ces symboles abon­dent sur les sarcophages gallo-romains des Alys­camps. Les premiers chrétiens d'Arles, quand ils utilisaient un ancien tombeau païen pour ensevelir un des leurs, ce qui était fréquent, « christiani­saient «  les cupules par des gravures cruciformes, surtout quand leur position verticale excluait toute idée d'utilisation pratique. Or, s'ils leur accor­daient encore assez de pouvoir pour tenter de les dissimuler ainsi, c'est bien que le souveuir du vieux sens religieux, des vieux cultes païens, n'était pas complètement effacé. Plus tard, les chrétiens eux-mêmes adoptèrent la cupule, au point de la transformer en un petit bénitier'.

 

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Arles

 

  un disciple du Christ pour Arles

Un jour, Théodoric convoqua saint Césaire, archevêque d'Arles, parce qu'il avait des reprochés à lui transmettre : on l'accusait (à tort, du reste, comme on l'a vu) de comploter avec les Francs et les Burgondes catholiques contre les Goths aryens. On raconte qu'en le voyant entrer le grand empereur ostrogoth fut saisi d'un tel respect qu'il se leva de son trône pour aller s'incliner devant lui. Le rayonnement et l'autorité de l'archevêque étaient Si grands qu'ils parvinrent à imposer le fragile privilège primatial accordé à l'église d'Arles grâce à Constance III. Mais à sa mort cette primauté fut de nouveau âprement disputée. On s'efforça donc de démontrer aux autres églises de Provence que la chrétienté d'Arles était la plus ancienne et la plus prestigieuse. Or les textes ne permettaient pas de dresser la liste de ses évêques au-delà d'un certain Marcianus, cité en 245 par saint Cyprien comme hérétique. Cette ancienneté, pourtant fort honorable, puisque les premières inscriptions chré­tiennes de Provence datent du iv5 siècle, parut insuffisante. On voulut rattacher l'église arlésienne aux premiers disciples du Christ et lui donner un patron plus glorieux. C'est ainsi que naquit saint Trophime.

 

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Arles

 

Le genou divin

Saint Trophime (le nourricier) était selon les uns  disciple de saint Paul, selon les autres compagnon de Gamaliel, en tous les cas cousin de saint Etienne, premier martyr chrétien. Quand son parent mourut, il recueillit sa tête. En 46 après J.-C., Pierre et Paul eux-mêmes l'envoyèrent évangéliser les Gaules. Il partit donc, non sans emporter sa précieuse relique et, coïncidence, débarqua en Provence en compagnie de sainte Marie-Madeleine, de sainte Marthe et de saint Lazare. Remontant le Rhône, il vint convertir Arles, dont il devint le premier évêque. C'est alors qu'il décida de consacrer aux Alyscamps une sépulture réservée aux chrétiens. Ce fut son premier acte sacerdotal.

Pour procéder à cette cérémonie, il convoqua sept autres évêques, tous pris parmi les soixante-douze premiers disciples du Christ: saint Maximin d'Aix, saint Saturnin de Toulouse, saint Martial de Limoges, saint Eutrope d'Orange, saint Fronton de Périgueux et saint Serge de Narbonne. Jésus apparut alors au milieu des saints évêques et bénit lui-même le cimetière, en fléchissant ses genoux dont l'empreinte resta marquée sur une pierre: c Laissant en terre des marques et vestiges pour preuve de cette vérité dans les rocs qui sont dans ledit cime­tière, lesquelles marques se voient encore aujour­d'hui, sous la marque et authentique forme de son saint pied et genou.  (1)

La précieuse pierre est ensuite devenue l'autel de la chapelle des Paysans, entre Arles et Pont­-de-Crau. A l'emplacement du miracle, sur la route de Marseille, à l'entrée de la ville, on consacra une chapelle, dite la Genouillade, qui, ruinée, fut rele­vée au xvle siècle. il ne reste rien du monument primitif.

 

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Arles

 

 

 

Les diables dans l'étang

En bénissant le cimetière, le Christ en chassa les démons et promit de garder à jamais de leurs malé­fices les morts qui y reposeraient. Mais d'autres créatures diaboliques hantaient l'étang de Mal­crozet, le trou maudit, qui longeait les Alyscamps rien ne restait vivant dans ses eaux ni sur ses rives, et tous ceux qui s'en approchaient y étaient préci­pités. Saint Trophime chassa les esprits malfaisants et l'étang se remplit miraculeusement de poissons en si grand nombre que toute la ville put s'en nourrir.

Puis, à l'endroit où s'étaient retrouvés les évê­ques, le saint consacra une chapelle, Notre-Dame-de-Grâce, sur l'emplacement de laquelle allait être élevée la basilique Saint-Honorat. Notre-Dame-de-Grâce était représentée par une vierge noire que l'on attribuait à saint Trophime lui-même, et par une statue en argent. Toutes deux disparurent et furent remplacées par une statue de marbre. Cette dernière, en 1793, brisa les jambes d'un pro­fanateur au moment où il portait la main sur elle. Le peuple cria au miracle et l'on transféra, avec honneur, à la cathédrale, la vierge vindicative.

 

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  Des tonneaux pour cercueils

Nombreux furent les chrétiens qui voulurent dor­mir leur dernier sommeil dans cette terre miracu­leuse, protégée par saint Trophime et la vierge Deipare, gardée du démon, bénie par le Christ lui-même, enfin, comme une pierre marquée en portait témoignage. Tous ces morts n'étaient pas Arlésiens, bien au contraire le Rhône apportait les défunts que ses riverains lui confiaient, enfermés dans des tonneaux enduits de poix et portant avec eux l'obole destinée à payer le  droit de mortellage ». Gervais de Tilbury ajoute que ces étranges vais­seaux, que la main de Dieu conduisait, venaient d'eux-mêmes aborder aux rivages sacrés. il dit encore qu'un jour des jeunes gens de Beaucaire dépouillèrent un mort de l'argent qu'il portait. Le tonneau mortuaire revint alors sans cesse sur les lieux du vol, malgré le courant. Ce prodige alerta les autorités qui découvrirent les coupables et les punirent sévèrement.

 

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  Un cimetière colossal

Il y eut bientôt tant de morts que l'on dut les serrer, puis les entasser  on superposa ainsi cinq couches successives. La vogue des Alyscamps décrut pourtant au xIIe siècle quand on transféra les restes de saint Trophime à la cathédrale. Mais le cimetière miraculeux, célèbre dans toute la chré­tienté, resta un lieu de pèlerinage très important. On s'y rendait en foule, notamment pendant le carême. Du reste, jusqu'à la veille de la Révolution, de multiples indulgences sanctionnèrent ces dévo­tions. De siècle en siècle, on vit s'élever de nom­breux sanctuaires  on compta, parait-il, jusqu'à trente chapelles. Mais au début du xlxe siècle, il n en restait plus que douze, presque toutes en ruine.

Parallèlement à la croissance des Alyscamps, le cycle légendaire s'enrichit. On disait que saint Denys l'Aréopagite était venu vrir saint Trophime et avait fondé une chapelle, à Saint-Pierre-de­-Mouleyres, sur les ruines d'un temple de Mars. On cherchait sur un sarcophage l'épitaphe de saint Polycarpe. La mère de saint Quenin, évêque de Vaison, y avait entendu un concert d'anges l'aver­tir qu'elle serait la mère d'un saint. Mieux encore dans la nuit de la Toussaint, le Christ y venait dire la messe des morts avec les anges et tous les saints d'Arles!

 

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  Saint Genès devient saint Honorat

Le centre du culte, aux Alyscamps, demeurait l'ancienne basilique Saint-Genès. Construite vers 600, ravagée en 735 lors de l'occupation sarrasine, elle avait été relevée une première fois au XIe siècle. Vers 1200, les voûtes menaçant de s'effondrer, elle fut reconstruite à nouveau et dédiée à saint Hono­rat. Malheureusement, malgré des appels pressants, l'archevêque ne put réunir tous les fonds dont il avait besoin, Si bien que l'ouvrage ne fut pas achevé. En revanche, ses possibilités cultuelles se multiplièrent. A saint Genès, dont le sarcophage et l'eau miraculeuse étaient toujours l'objet de la même vénération, vinrent se joindre : les reliques des saints évêques, sainte Dorothée et l'archevêque Rotland, puis saint Trophime et Notre-Dame-de-Grâce. Comme on le sait déjà, saint Trophime fut plus tard transféré à la cathédrale.

Les Minimes prirent possession de Saint-Honorat au xvlle siècle. En 1715, ils firent procéder à une dernière restauration, à l'occasion de laquelle la crypte sacrée, seul reste de la construction primitive, fut obstruée. Ils firent également de Saint-Honorat un véritable musée d'art antique en y réunissant les plus beaux sarcophages païens ou chrétiens trou­vés aux Alyscamps et de nombreux fragments antiques, dont un ensemble de neuf danseuses pro­venant sans doute du théâtre. Ce musée. se prolongeait, en plein air, par une allée de sarcophages dont quelques-uns, trouvés sur place, occupaient les lieux depuis le Moyen Age.

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  Comme une nuée de sauterelles

Saint-Honorat fut pillée en 1793, et les collections des Minimes détruites ou dispersées. L'église, heureusement, subsista. Mais, de nos jours, il ne reste à peu près plus rien d'autre de la grande cité des morts, célèbre dans tout le monde chrétien. Elle fut pillée par les chercheurs de trésors et, plus encore, par les amateurs d'antiquités qui y vinrent nombreux, à partir de la Renaissance, enrichir leurs collections personnelles. Au début du siècle dernier, elle restait encore un lieu sacré d'une émou­vante mélancolie, jonché de ruines et de broussailles. Sous Louis-Philippe, une compagnie de chemin de fer vint y construire des entrepôts et des ateliers de réparations.

Aujourd'hui, seule demeure une belle allée de sarcophages, le long de l'avenue qui conduit à Saint-Honorat et autour de l'église elle-même. Les chemins de fer ont dévoré les dieux.

 

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Les romans d'Arles

Occupée par les Sarrasins en 730, Arles fut déli­rée par Charles Martel en 735. Cet épisode de

l'histoire locale a donné naissance à un cycle arlésien de chansons de gestes. Le poème des Alys­camps, qui connut au xIIIe siècle une large diffusion, chante la grande bataille de Guillaume d'Orange contre les infidèles dans la plaine d'Arles; la mort de son neveu Vivien, jeune, beau, vaillant, pur et pieux, touchant prototype du chevalier chrétien, dut faire verser les larmes. La geste de Girart de Roussillon raconte la victoire du preux sur les païens à Montmajour. De nombreux poèmes font de Charlemagne le héros de la bataille : le Roman d'Arles, la Vie de saint Honorat, la Kaiser chronik allemande, par exemple.

 

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Deux Charles pour un aqueduc

La Kaiser chronik, d'après un manuscrit de 1373 qui appartint au marquis de Sade, dit que Charle­magne fit le siège d'Arles sans succès pendant sept ans, parce que la ville était ravitaillée par un canal souterrain. Il s'en aperçut enfin et le fit détourner. Cependant, il fallut prendre la ville d'assaut, et le combat fut Si rude, Si meurtrier, qu'on ne pou­vait distinguer les chrétiens des mahométans pour les ensevelir. Mais Dieu reconnut les siens : il fit miraculeusement apparaître des cercueils de pierre bien ordonnés dans lesquels se trouvèrent rassem­blées les dépouilles chrétiennes. La tradition popu­laire, reprenant le récit de ces funérailles, ajouta que les âmes des Sarrasins privés de sépultures hantèrent les Alyscamps où les compagnons de Charlemagne dormaient en paix. La première par­tie de cette histoire fantastique repose sur un fait réel : car, pour réduire la ville aux mains des Sarrasins, Charles Martel détruisit l'aqueduc romain qui, jusqu'en 735, avait continué à alimenter la cité en eau pure.

On raconte aussi que Roland et les douze pairs avaient été enterrés aux Alyscamps, et que Charle­magne avait fondé la chapelle Sainte-Croix pour commémorer sa victoire. L'Arioste, enfin, acheva de donner au cycle arlésien une célébrité mondiale.

La légende emporta les saints eux-mêmes dans son souffle : au XIIIe siècle, saint Genès devint un neveu de l'empereur à la barbe fleurie pour le cou­vent de Saint-Ginès de Xara, à Carthagène; saint Honorat, de son côté, fut tenu pour un compagnon d'armes de Vivien  il aurait même délivré Pépin le Bref et Charlemagne à Tolède où les Sarrasins les retenaient prisonniers, et se serait voué, plus tard, à l'entretien de la tombe de Vivien que l'on montrait aux Alyscamps près de celle de l'arche­vêque Turpin.

 

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  Le prix d'un archevêque

On crut enfin que la Tour de Roland rappelait le neveu de Charlemagne. En réalité, c'est à l'arche­vêque Rotland qu'elle doit son nom, à tort du reste, puisqu'elle est l'unique vestige des fortifi­cations établies, pendant l'occupation arabe, par Abd al-Rhaman.

L'archevêque Rotland restaura le monastère fondé par saint Césaire autour de l'ancienne cathé­drale puis ruiné lors de la guerre de 735, et défendit Arles et la Camargue contre les pillards arabes. Il fut fait prisonnier au cours d'un raid sarrasin sur Arles, et l'ennemi réclama, pour le rendre, une énorme rançon que les Arlésiens réussirent non sans mal à réunir. Quand leurs ambassadeurs atteignirent l'endroit convenu, l'archevêque les a ~tendait, assis face au Rhône, hiératique, crossé, mitré, revêtu de tous ses ornements épiscopaux et raidi dans les plis somptueux de sa chape. Les Sarrasins encaissèrent l'argent et s~ retirèrent aussi-tôt. Les Arlésiens s'approchèrent alors respectueuse­ment du captif qui les attendait toujours, droit, immobile et silencieux. Surpris, ils se hasardèrent à le toucher  il s'affaissa entre leurs bras. On ne leur avait rendu que son cadavre.

 

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A chacun son saint

Toutes les reliques d'Arles n'étaient pas aux Alyscamps, bien au contraire : aucune ville de Provence ne fut plus riche en saints et ne les entoura d'un culte plus fervent.

Le corps de saint Roch appartenait aux Trini­taires, qui en distribuaient des fragments pendant les épidémies de peste. Saint Antoine le Cénobite demeurait à Saint-Julien (qui finit par prendre son nom). Saint Sébastien résidait chez les Domi­nicains. Le crâne de saint Etienne,  portant les marques visibles de sa lapidation, retrouvé dans la tombe de saint Trophime, fut porté, avec les restes de son cousin, à la cathédrale. La mâchoire de saint Marc, enfin, précieux cadeau de la Répu­blique de Venise, reposait à la Major. De nom­breuses reliques de moindre importance étaient conservées dans les couvents, les chapelles, les ora­toires.

Le capitaine de la ville et ses gendarmes assu­raient la garde de ces funèbres trésors, pour lesquels on se battait parfois. En 1493, par exemple, l'abbaye de Saint-Antoine4e-Viennois, doublement forte d'une bulle papale et d'un édit royal qui lui donnaient raison, réclama les reliques de saint Antoine à l'abbaye de Montmajour. Mais, lorsque les commissaires du roi se présentèrent pour faire exécuter la décision, ils constatèrent qu'un siège en règle serait nécessaire pour conquérir et empor­ter les reliques. ils ne purent, d'ailleurs, mener à bien cette entreprise car la population d'Arles, accourue, les jeta dans le Rhône la tête la première, délivra ses moines et brûla joyeusement la bulle du pape. La vieille querelle se ralluma entre Vienne et Arles, déjà rivales à l'époque romaine, au moment où elles briguaient toutes deux le rang de prima­tiale. On trouve des échos de cette  guerre des reliques jusque sous Napoléon III.

Pendant les trois jours des Rogations, toutes ces reliques, précieusement enchâssées, descendaient le Rhône en barque, de la porte de la Cavalerie à la Roquette, avant de faire lentement le tour de la ville, suivies par une immense foule de dévôts.

 

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  Les lions de Saint-Trophime

L'actuelle église Saint Trophime était autrefois consacrée à saint ~tienne. De la première cons­truction, élevée au début du vile siècle, il ne reste à peu près rien. Elle fut modifiée une première fois au xle siècle, mais, la voûte s'étant affaissée, on dut à nouveau la reconstruire une centaine d'années plus tard. C'est alors qu'on lui donna pour patron saint Trophime, dont les restes y furent trans­férés en 1182. Le porche, un peu plus récent, fut commencé en 1211.

La légende attribue à saint Trophime lui-même la fondation d'une première basilique Saint­~tienne sur le même emplacement. Les fouilles effectuées en 1835 ont fait apparaître quatre cham­bres romaines, mais nulle trace d'un édifice plus ancien.

Si l'on examine la riche ornementation du portail, on y découvrira quelques scènes curieuses. Au retour N., an-dessous de saint Michel peseur d'âmes, apparaît un démon portant deux damnés refusant d'entendre la parole divine ~ Ce démon, coiffé d'un bonnet phrygien, porte ces misérables attachés par les pieds aux deux extrémités d'un bâton posé sur son épaule. On trouvera, dans le registre du bas, Héraclès terrassant le lion de Némée. Le portail est, d'ailleurs, tout particulière­ment consacré au lion : Daniel dans la fosse aux lions, li6ns porte-colonnes, lions luttant contre des chèvres, etc. Ce caractère ne laisse pas d'être ambigu car Si, dans la symbolique romane, le lion représente bien le chrétien, on ne voit pas très bien quelle sorte de chrétien peuvent symboliser le lion de Némée vaincu par Héraclès, ni les fauves pressés de croquer le malheureux Daniel.

 

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  Des enfants la tête en bas

Le cloître Saint-Trophime remonte à la fin du xlle siècle pour les galeries N. et E., au début du xlve pour les galeries S. et O.. On y admi­rera une singulière représentation de la Tarasque monstre court et massif, pourvu de six pieds et d'une queue reptilienne. On y remarquera égale­ment quelques motifs curieux qui paraissent avoir eu une destinée hermétique. Par exemple : au-des­sous de dragons entrelacés, un lion à tête énorme et crinière flammée dominant une femme nue, couchée à plat ventre; une sirène tenant sa queue d'une main et un poisson de l'autre; une femme tétée par deux serpents, que l'on considère comme une allégorie de la luxure, mais qui pourrait bien représenter la terre, nourrice des deux principes antagonistes (ces serpents-principes qu'Hermès sépara de son bâton, formant ainsi le caducée); un homme tenant par la jambe deux enfants la tête en bas. Ce dernier thème figure également dans un groupe plus complexe : une femme nue se tient debout, les jambes écartées, sur le dos d'un chien à queue de dauphin; entre ses jambes, donc sur le chien, un bébé Bacchus est assis; la femme tient dans ses bras deux enfants la tête en bas, tout en pressant ses mamelles de ses mains.

 

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Le jeu des quatre vérités

Le carnaval d'Arles a gardé, jusqu'à une époque toute récente, des traits particuliers qui dissimulent mal de très anciennes pratiques. Les jeunes gens masqués, les jeunes filles voilées à la mauresque pénétraient par surprise dans les maisons et, dégui­sant leurs voix, invectivaient les habitants, mêlant les vérités pas bonnes à dire aux calomnies les plus caractérisées. Il était prudent de ne pas prendre les choses au tragique, de répondre sur le même ton et d'offrir à boire aux mauvais plaisants. Mais à ces visites devaient succéder dans chaque foyer des scènes bien passionnantes. Les jeunes gens jetaient aussi, dans les maisons des demoiselles, des toupins (casseroles et marmites de terre cuite) remplis de suie, de cendres ou de fleurs, suivant l'accueil qu'ils avaient reçu d'elles.

 

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Une vieille récalcitrante

Le personnage le plus original du folklore profane d'Arles, c'est la Vieille. Elle est l'héroïne de tout un cycle de cérémonies. Le jour de Santo­Gato (sainte Agathe, mais aussi, littéralement saint Chat), la Vieille était promenée dans la ville, sous un déguisement grotesque et juchée sur son âne. Les enfants la poursuivaient, la harcelaient d'insultes et de quolibets, faisaient mine de la battre. Elle quêtait de porte en porte. On l'abreu­vait d'injures et de simulacres de coups, mais personne ne lui refusait son obole : c'était le droit qu'il fallait payer pour obtenir le départ de la mauvaise saison. Or la Vieille ne se laissait pas facilement chasser. On lui consacrait les trois der­niers jours de février et les trois premiers jours de mars : c'étaient les joies de la Vieille. Ces jours-là, néfastes et redoutables, mieux valait s'abstenir d'entreprendre quoi que ce soit. D'ailleurs, la Vieille allait s'accrocher, s'obstiner, s'incruster pendant deux longs mois. Ce n'est que le 1er mai, jour de la fête d'Arles, que le Génie de l'Été, couronné de branchages et de vert vêtu, triomphait enfin d'elle pour une nouvelle année.

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