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:: Arles sur Rhône
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Arles
Un chapelet d'îles
A l'origine, la région
arlésienne n'était pas asséchée comme aujourd'hui. La Méditerranée formait
un profond estuaire, qui a disparu, et le Rhône alimentait de vastes marécages
que l'effort des hommes finit par faire aussi disparaître. Quelques îles
rocheuses formaient alors un territoire facile à défendre : île de Cordes, île
du Castelet, île de Mont-Majour, île d'Arles (entre le Rhône et le marais
de Pont de Crau) qui toutes, furent occupées, dès la fin de l'âge de
pierre, par une tribu assez importante pour y avoir dressé des constructions mégalithiques,
voir Cordes et Montmajour)
Arles
Calembour grec
Aux Phéniciens, qui étaient apparus dans la basse vallée du Rhône à la fin du deuxième millénaire avant J.-C. et avaient fondé, entre Marseille et Arles, le comptoir de Bergine, succédèrent les Phocéens. Ceux-ci remontèrent depuis Marseille le couloir rhodanien, la vallée du Rhône et la haute Seine. Dès le milieu du VIe siècle, Arles fut un comptoir massaliote, relais important entre le cabotage méditerranéen et le trafic fluvial ou terrestre vers l'intérieur de la Gaule. Les Phocéens l'appelaient Thélinè, que les Romains traduisirent: Mamillaria, la Mamelue, autrement dit la Nourricière, en hommage à leur divinité tutélaire, Artémis d'Ephèse, matronne à la triple rangée de seins, mais aussi parce que la Camargue, alors périodiquement recouverte par les crues du Rhône, donnait seize grains de blé pour un planté, fertilité qui la faisait comparer au delta du Nil. Quelques linguistes, cependant, estiment, non sans de bonnes raisons, que Thélinè n'est qu'un jeu de mots grec sur un nom indigène, celui de Télo, vieille divinité aquatique et ligure qu'on retrouve à Toulon. Car les plus anciens habitants d'Arles étaient Ligures.
Arles
L'imprégnation salyenne
Or les Ligures étaient
généralement assez peu hospitaliers : la mésaventure d'Héraclès, assailli
non loin d'Arles par les fils de Poséidon, pourrait bien être la transcription
poétique d'une guerre très réelle. Quatre cents ans plus tard, lorsqu'ils pénétrèrent
en Provence, les Romains trouvèrent les Ligures étroitement mélangés à une
tribu salyenne, les Désuviates, qui partageaient avec deux autres peuples
salyens, les Avitiques et les Anatiles, toute la basse vallée du Rhône. Arles
s'appelait déjà Arelate, nom venu du gaélique (Arlath), et que l'on peut
traduire par a près des eaux dormantes car la ville s'élevait alors près de
l'immense lac Désuviate, qui couvrait la plaine comprise entre Saint-Rémy,
Eyragues, Maillane, Tarascon et Arles, côtoyait la Crau jusqu'à Fos et
s'ouvrait sur la mer.
Arles
Des bateaux pour César
Marseille ayant pris
contre lui le parti de Pompée, César commanda aux arsenaux arlatens la flotte
avec laquelle il se proposait de réduire la métropole phocéenne. On la lui
livra en moins d'un mois. Ce beau zèle eut sa récompense : feignant d'oublier
que les puissants nautes d'Arles avaient, jadis, beaucoup aidé Hannibal à
traverser la France, ce dont Rome avait manqué périr, César enrichit des dépouilles
de Marseille son ancienne vassale. Arles devint alors le grand port maritime et
fluvial des Gaules. Ses chantiers navals passèrent de la fabrication des
barques de rivière aux grands navires de haute mer. De Mayence à Beyrouth, la
marine d'Arles fut bientôt présente aux quatre coins de l'Empire.
Arles
Une irrésistible ascension
Arles était désormais
Arelas duplex, Arles la Double : sur le roc, le long du Rhône, s'élevait la
ville haute, le castrum romain; sur la rive droite du fleuve, l'Insula suburba
gallica, l'lle du faubourg gaulois, s'étendait la ville indigène, dont le nom
survit encore dans celui du quartier du Gallègue, à Trinquetailie. D'abord de
dimensions modestes (36 hectares, contre 300 pour la Nîmes romaine), la cité
s'agrandit rapidement et s'orna, siècle après siècle, de splendides monuments
: un théâtre de 16000 places, un cirque, une basilique (où changeurs et
banquiers traitaient leurs affaires), deux et peu~ être trois arcs de triomphe,
de nombreux temples, un amphithéâtre où tiendrait toute la population de la
ville actuelle, des thermes aussi grands que ceux de Caracalla. Constantin la
choisit comme résidence impériale et y bâtit un somptueux palais. Ses
successeurs en firent la préfecture des sept provinces, c'est-à-dire la
capitale des Gaules, et obtinrent du pape, pour son archevêque, le titre de
primat des Gaules.
Arles
Métamorphose d'une ville
Les monuments, dont
l'usage disparut avec l'empire d'Occident, furent dévorés peu à peu par la
ville qui continuait à vivre. Comme partout ailleurs, pendant des siècles, ils
servirent à la construction de remparts, d'églises, de couvents ou de simples
massons.
Quant à l'amphithéâtre,
il servit non seulement de carrière, mais encore de forteresse. Lorsqu'ils
occupèrent la ville, les Sarrasins le flanquèrent de quatre tours, dont deux
ont survécu. Puis on bâtit, à l'intérieur de son enceinte, une chapelle et
deux cents maisons! Ce n'est qu'en 1825 qu'il fut dégagé.
Arles
Des taureaux et des hommes
Selon une vieille
tradition, rapportée par Gervais de Tilbury, chroniqueur d'Otbon IV, un temple
de Diane s'élevait au Bourg-Neuf, à l'emplacement même de l'église Saint-Césaire.
Noble de Lelauzière ajoute même qu'il en a longtemps subsisté un autel, où
l'on aurait retrouvé un Sylvain grandeur nature, et qu'à l'époque païenne on
y sacrifiait chaque année trois jeunes gens, pour asperger le peuple de leur
sang. François de Rebatu (1) et Mistral ont repris ce récit. Or c'est tout près
de là qu'en 1598, lors du percement du canal de Craponne, on découvrit
l'effigie en marbre d'une curieuse idole : nous n'en connaissons que le torse,
marqué des signes du zodiaque et enlacé dans les plis d'un énorme serpent.
C'est un Chronos léontocéphale décapité, divinité associée au culte de
Mithra, culte très répandu parmi les légionnaires romains, et qui comportait
l'aspersion des fidèles avec le sang des victimes. Mais ces victimes n'étaient
que de jeunes taureaux. I' n'est donc pas absurde d'imaginer que la légende des
sacrifices humains a pu naître de la confusion entre les mots juvenes (jeunes
gens) et juvenci (jeunes taureaux). Il n'en reste pas moins que la tradition de
sacrifices humains est très vivace. Certaines «variantes »
la situent d'ailleurs en d'autres endroits
: à l'emplacement de la Major et aux pieds des Deux Veuves. On peut donc également
penser que cette tradition est antérieure à l'occupation romaine. D'ailleurs,
les nombreuses têtes coupées d'Entremont, ainsi que celles qui accompagnent
les animaux-monstres de Noves et des Baux, semblent témoigner dans le même
sens.
Arles
A la recherche des temples perdus
De plus, ce n'est pas
dans leurs temples, détruits et indéchiffrables, qu'il faut chercher les
divinités païennes d'Arles, mais dans les collections du musée lapidaire réunies
dans l'église Sainte-Aune et parmi les antiques de Saint-Honorat. Neptune présidait
à la basilique; les plombs des douanes arlésiennes étaient frappés à son
effigie. Jupiter, Mars, Vénus, Apollon et Minerve possédaient leurs autels,
sans compter le Génie de l'empereur et les dieux importés : Mithra, Isis et
Osiris. De nombreuses représentations d'une déesse-mère (Isis, peut-être)
animaient la ferveur du peuple et servirent de modèle, plus tard, aux premières
vierges romanes. Cybèle et Bona Dea avaient également plusieurs autels. Cette
dernière donnait lieu à des célébrations dont les hommes étaient sévèrement
exclus. A l'origine de cette exclusive, il y aurait eu l'empressement excessif
manifesté à l'égard de Bona Dea par Faunus, son père : on sait à quels désordres
les privautés paternelles peuvent conduire les jeunes filles. L'un des autels
de cette déesse est orné de son emblème caractéristique : deux oreilles
entourées d'une couronne. Un autre montre l'effigie d'un dieu mâle et cornu,
ce qui est assez surprenant Si l'on considère le caractère obstinément féministe
de ce culte et la raison de cette obstination. Mais ce dieu cornu n'était pas
le seul de son espèce : en 1841, des fouilles au S-O. de l'amphithéâtre
livrèrent un Sylvain portant une corne d'abondance; les restes mutilés d'un
autre Sylvain, également originaire d'Arles, sont conservés à Saint-Rémy;
enfin, un autel à Sylvain a été retrouvé dans le rempart, près de la Porte
de Laure, et un second à Trinquetaille.
Arles
Pour désaltérer Trinquetaille
Arles romaine fut
reine et mère des Gaules, résidence impériale sous Constantin, capitale des
sept provinces sous Constance III. Installée au point de rencontre de trois
grandes voies romaines (la Via Domilia, la Via Aurelia et la Via Agrippa), trônant
sur son fleuve et sa lagune, entassant le trésor des moissons camarguaises,
elle était plus que jamais Artémis-Thélinè, nourricière et maîtresse des
carrefours. Rome lui avait également donné ce qui lui manquait le plus
cruellement: un aqueduc de quarante-six kilomètres traversait vallons et
collines pour amener l'eau pure et fraîche des Alpilles, et franchissait en
Arles le Rhône en siphon pour désaltérer Trinquetaille. Sur les hauteurs qui
dominent Font-vieille, Candidus Benignus édifia même une usine hydraulique
dont les débris jonchent encore le sol près de Fontvieille : seize énormes
roues à aubes, disposées en deux trains, animaient la première minoterie
industrielle du monde occidental.
Arles
La dernière ville romaine
Dans une chanson des
Isclo d'or, Frédéric Mistral raconte que Ponsirade, reine d'Arles, refusa d'épouser
l'empereur de Rome qui avait amené l'eau courante jusqu'à son palais et lui préféra
le porteur d'eau qui montait chaque jour l'eau du Rhône que l'on disait
incorruptible. L'histoire est jolie, mais peu conforme à la réalité. Car Si
Arles la Double n'a jamais livré toute son âme à Rome, elle a durement lutté
pour conserver l'héritage romain. Trois fois, elle repoussa les Goths qui
furent assez sages pour l'épargner lorsqu'elle tomba entre leurs mains, en 480.
Mieux : ils en firent leur capitale, l'agrandirent, l'enrichirent. Ainsi,
lorsque Clovis, encore humide de l'eau du baptême, voulut affranchir des hérétiques
rois Goths une Provence catholique qui ne lui demandait rien, Arles fut la seule
à résister au zélé filleul de saint Rémy. Son archevêque, saint Césaire,
vendit le trésor épiscopal et jusqu'aux vases sacrés pour racheter les
prisonniers arlésiens. Enfin, secourue par le grand Théodoric, Arles resta le
dernier bastion gothique, c'es~à-dire la seule ville civilisée de Provence.
En 536, lorsqu'elle fut livrée sans combattre et rattachée au royaume franc,
on y vivait encore comme au temps de la grandeur romaine.
Arles
Les mascarades du nouvel an
En fait, ce que saint
Césaire stigmatisait avec le plus de vigueur, c'étaient les mascarades et les
festivités plus ou moins orgiaques qui marquaient le début de l'année. La
veille de la fête, les paysans dressaient des tables et les garnissaient de
toutes les variétés possibles d'aliments et de boissons, s~boles et espoirs
de moissons abondantes. Pendant toute la journée, chaque famille restait chez
elle et devait éviter de prêter quoi que ce soit à quiconque (même pas du
feu), sous peine de demeurer pauvre pendant toute l'année. De grandes réjouissances
populaires duraient ensuite plusieurs jours. L'on revêtait alors des déguisements
monstrueux, avec des peaux et des têtes de bêtes, les femmes s'habillaient en
hommes, les hommes en femmes, malgré leur barbe. On chantait des chansons
impies ou indécentes, on engloutissait, on buvait sec, on plaisantait grassement,
on répandait dans les maisons d'autrui diverses ordures, et notamment la lie
noirâtre et puante des vieilles jarres à huile d'olive.
Arles
Des arbres et des fontaines
Les Arlésiens restèrent
longtemps imprégnés de paganisme: deux cents ans après la fondation réelle
de la chrétienté d'Arles, cent ans après l'édit de Constantin, les sermons
de saint Césaire fustigeaient encore les adorateurs des démons. Des démons,
oui, mais pas seulement : Lignicoles et fonticoles, ils vénéraient les arbres
et les fontaines, organisaient des processions avec danses (balationes et saltationes)
jusque dans les églises, particulièrement le jour de la Sain Jean.
Coutume païenne! s'écriait saint Césaire qui multipliait
les anathèmes : il était interdit, « sous peine de perdre son baptême
», d'apporter des lampes ou de faire des libations «aux temples, aux
fontaines, aux pierres, aux arbres, aux grottes ou aux points de rencontre de
trois routes (le trivium était un
lieu sacré de Diane-Hécate); de se laver le jour de la Saint-Jean, de nuit ou
à l'aube, dans les étangs, les fontaines ou les cours d'eau!
Etaient déclarés païens
celui qui poussait des clameurs ou frappait sur des récipients de bois ou de métal
pendant les éclipses de lune; celui qui voyait des présages dans les éternuements,
le feu, les chants d'oiseaux; celui qui conduisait sa vie suivant le caractère
faste ou néfaste des jours; celui qui prétendait guérir ou protéger par des
amulettes, des phylactères et des incantations.
Les contemporains de
saint Césaire chômaient aussi les cinq jours de fête consacrés à Jupiter;
adoraient Neptune et Orcus; pratiquaient (les femmes seulement) le culte de
Diane.
Arles
Bénis ce que tu ne peux empêcher
Malgré son autorité,
son énergie, sa combativité, saint Césaire dut faire quelques concessions aux
rites païens. Dans la plupart des cas, comme bien d'autres, il consacra ce
qu'il ne pouvait empêcher et substitua des cultes nouveaux aux rites anciens.
C'est ainsi qu'il institua dans Arles les processions des Rogations pour
remplacer les balationes en l'honneur de Cybêle; elles visaient un but semblable
: célébrer la terre féconde. Jusqu'à une époque très récente, ces
processions se rendaient à l'église de la Roquette.
Arles
A chaque temple son église
La première cathédrale
avait été construite, vers 450, hors des remparts, sur les restes d'un temple
de Diane. Quelques fragments fort anciens ont été exhumés à cet endroit et
transportés près des ruines du théâtre. Cet exemple fut largement suivi :
les sanctuaires païens d'Arles furent systématiquement recouverts par des églises
chrétiennes. Au nord de la ville antique, à l'est du cirque,
Notre-Dame-de-la-Major évoque, par son nom même, Cybèle-Magna Mater. Jusqu'en
1602, les Arlésiens venaient y vénérer les seins nourriciers de la Vierge.
Sous le seuil du portail, dans une citerne, on a trouvé un autel de Bona Dea
avec les oreilles caractéristiques. L'ancienne église Notre-Dame-des-Grâces,
devenue ensuite Saint-Lucien, puis Saint-Antoine, est assise au sud-est sur une
colonnade antique arasée. Son presbytère conserve le mur d'enceinte du
Tribulum du temple qu'elle remplace. Une autre église Saint-Lucien, rasée en
1821, était située sur la façade S.-E. de la place du forum. Elle s'appelait
jadis Notre-Dame-du-Temple, parce que la tradition prétendait qu'elle se
trouvait sur l'emplacement d'un temple de Minerve. En 1835, quatorze ans après
sa destruction, on découvrit qu'elle s'élevait sur une galerie romaine
conduisant à une abside hémisphérique, au centre de laquelle un autel de
roche brute reposait sur une pierre cubique. Cette abside donnait accès, à son
tour, à un réseau complexe de galeries que l'on ne put explorer complètement.
En effet, le Moyen Age en avait fait un charnier, et elles contenaient encore de
nombreux squelettes enchevêtrés qui dégageaient une épouvantable odeur.
Arles
Une ribambelle de saints
Arles devint ainsi au
Moyen Age la ville des saints. La seule ville haute comprenait sept paroisses,
sans compter les couvents et d'innombrables chapelles. La plupart de ces
sanctuaires ont complètement disparu; les ruines de quelques autres parsèment
encore la ville. Us ont connu à leur tour le sort des monuments qui les précédaient
leurs pierres ont été réemployées, ou leurs murs noyés dans des
constructions nouvelles.
Le premier patron
d'Arles fut saint Genès. Si l'on en croit la tradition, c'était un tout jeune
homme, presque un enfant. Greffier au tribunal, il refusa de transcrire un édit
destiné à persécuter les chrétiens. On le condamna à mort, mais il parvint
à s'échapper, pas pour longtemps, hélas! Il traversa le Rhône, mais fut
rejoint à Trinquetaille. On le décapita sur place, devant les colonnes d'un
temple. On dit encore aujourd'hui que l'hiver, quand le Rhône charrie des glaçons,
le passage de saint Genês est toujours calme et libre de glaces.
Grégoire de Tours
raconte que, sur le lieu de son supplice, poussa un mûrier aux vertus miraculeuses.
Les pèlerins s'y réunissaient le 25 août.
La popularité de
saint Genès, sans doute diffusée par les pèlerins, franchit rapidement les
limites de la ville puis de la région.
On prétendit que sa tête, emportée par le Rhône puis par les courants
marins, était parvenue jusqu'à Carthagène, et avait été recueillie et
conservée par les moines de Saint-Ginès-de-Xara. L'église de Thiers
proclamait, de son côté, qu'elle possédait son corps, miraculeusement retrouvé
par un laboureur. Uzès, enfin, soutenait que son évasion avait réussi et
qu'il n'avait été décapité que beaucoup plus tard, près d'Uzès, justement.
Ces rumeurs
malveillantes ne troublèrent aucunement les Arlésiens et ne portèrent aucun
préjudice aux pèlerinages de Trinquetaille. La ferveur des pèlerins était même
si ardente que, toujours selon Grégoire de Tours, le mûrier en mourut. Ses
vertus ne lui permirent pas de résister à l'épluchage systématique dont il
était l'objet : effeuillé, écorcé, ébranché, il en creva. Les fidèles
reportèrent alors leur affection sur une colonne antique, elle aussi arrosée
du sang du martyr et capable de mieux résister aux assauts obstinés des
touristes de la foi.
Une église, dédiée
à saint Genès, fut bientôt élevée à cet endroit. Désaffectée en 1591,
elle connut diverses vicissitudes et finit par disparaître. Il n'en reste
qu'une cloche, qui se trouve actuellement dans la chapelle des Pénitents, aux
Baux.
Une autre église dédiée
à saint Genès s'élevait dans les Arènes, point de départ de sa fuite. Elle
fut détruite lors du déblaiement. Une troisième entourait sa tombe, aux
Alyscamps. Elle était, elle aussi, le but d'un pèlerinage où l'on adorait le
sarcophage du saint, toujours plein d'une eau pure et que l'on disait
miraculeuse. Les Sarrasins rasèrent cette église. Quand on la reconstruisit,
elle changea de nom c'est Saint-Honorat.
Arles
La peste vient des marais
Dans les environs immédiats
d'Arles, l'abbaye de Montmajour s'élève sur un ancien lieu sacré préhistorique.
Trois églises y furent construites à partir de 918.
Les pèlerins y vénéraient
surtout deux sanctuaires : la grotte de Saint-Trophime, caverne en partie
creusée de main d'homme, située au bord de l'étang où le légendaire apôtre
aurait achevé sa vie, et la chapelle souterraine où l'on montrait son
confessionnal.
Dès 976, les moines
de Montmajour entreprirent avec succès d'assécher le lac Désuviatique. Mais
ils ne parvinrent pas à faire entièrement disparaître cet immense zone
pestilentielle, cause probable des terribles épidémies qui décimèrent périodiquement
la population. Lors de chacune de ces épidémies, le peuple d'Arles organisait
d'immenses pèlerinages à Montmajour pour demander au ciel la fin du fléau.
Arles
Le grand royaume des morts
Mais la plus illustre
terre sainte d'Arles est la grande ville des morts qui s'étendait aux pieds de
la ville des vivants : les Alyscamps, royaume de saint Trophime. Célèbre déjà
dans toute la Gaule au début de la période gallo-romaine, cette nécropole s'étendait
au-delà des remparts et jusque sur les collines de Mouleyrès qu'elle couvrait,
dans le grand triangle délimité par une bifurcation de la Via Aurelia. Peut-être
recouvrait-elle d'ailleurs un lieu beaucoup plus ancien: au point de jonction
des deux embranchements de la route, l'église de Notre-Dame de Bélis, détruite
et remplacée par une léproserie en 1556, évoque le nom de Behsama, divinité
gauloise.
Arles
Cupules mystérieuses
D'autre p art, c'est
le seul cimetière connu de France où I 'on ait continué, au-delà de la première
période chrétienne, à marquer les sarcophages d'un très antique symbole funéraire
: la cupule, dont la signification nous demeure mystérieuse. Ce sont des trous
réguliers, hémisphériques, profonds de deux à trois centimètres, larges de
trois ou quatre. Peut-être, à l'origine, godets à huile ou lampes cultuelles
primitives, ces cupules ont perdu par la suite tout sens utilitaire, puisqu'on
les trouve même sur des parois verticales.
Fort répandus dans
toute la civilisation mégalithique, puis partout délaissés, ces symboles
abondent sur les sarcophages gallo-romains des Alyscamps. Les premiers chrétiens
d'Arles, quand ils utilisaient un ancien tombeau païen pour ensevelir un des
leurs, ce qui était fréquent, « christianisaient « les cupules par
des gravures cruciformes, surtout quand leur position verticale excluait toute
idée d'utilisation pratique. Or, s'ils leur accordaient encore assez de
pouvoir pour tenter de les dissimuler ainsi, c'est bien que le souveuir du vieux
sens religieux, des vieux cultes païens, n'était pas complètement effacé.
Plus tard, les chrétiens eux-mêmes adoptèrent la cupule, au point de la
transformer en un petit bénitier'.
Arles
un disciple du Christ pour Arles
Un jour, Théodoric
convoqua saint Césaire, archevêque d'Arles, parce qu'il avait des reprochés
à lui transmettre : on l'accusait (à tort, du reste, comme on l'a vu) de
comploter avec les Francs et les Burgondes catholiques contre les Goths aryens.
On raconte qu'en le voyant entrer le grand empereur ostrogoth fut saisi d'un tel
respect qu'il se leva de son trône pour aller s'incliner devant lui. Le
rayonnement et l'autorité de l'archevêque étaient Si grands qu'ils parvinrent
à imposer le fragile privilège primatial accordé à l'église d'Arles grâce
à Constance III. Mais à sa mort cette primauté fut de nouveau âprement
disputée. On s'efforça donc de démontrer aux autres églises de Provence que
la chrétienté d'Arles était la plus ancienne et la plus prestigieuse. Or les
textes ne permettaient pas de dresser la liste de ses évêques au-delà d'un
certain Marcianus, cité en 245 par saint Cyprien comme hérétique. Cette
ancienneté, pourtant fort honorable, puisque les premières inscriptions chrétiennes
de Provence datent du iv5 siècle, parut insuffisante. On voulut rattacher l'église
arlésienne aux premiers disciples du Christ et lui donner un patron plus
glorieux. C'est ainsi que naquit saint Trophime.
Arles
Le genou divin
Saint Trophime (le
nourricier) était selon les uns disciple
de saint Paul, selon les autres compagnon de Gamaliel, en tous les cas cousin de
saint Etienne, premier martyr chrétien. Quand son parent mourut, il recueillit
sa tête. En 46 après J.-C., Pierre et Paul eux-mêmes l'envoyèrent évangéliser
les Gaules. Il partit donc, non sans emporter sa précieuse relique et, coïncidence,
débarqua en Provence en compagnie de sainte Marie-Madeleine, de sainte Marthe
et de saint Lazare. Remontant le Rhône, il vint convertir Arles, dont il devint
le premier évêque. C'est alors qu'il décida de consacrer aux Alyscamps une sépulture
réservée aux chrétiens. Ce fut son premier acte sacerdotal.
Pour procéder à
cette cérémonie, il convoqua sept autres évêques, tous pris parmi les
soixante-douze premiers disciples du Christ: saint Maximin d'Aix, saint Saturnin
de Toulouse, saint Martial de Limoges, saint Eutrope d'Orange, saint Fronton de
Périgueux et saint Serge de Narbonne. Jésus apparut alors au milieu des saints
évêques et bénit lui-même le cimetière, en fléchissant ses genoux dont
l'empreinte resta marquée sur une pierre: c Laissant en terre des marques et
vestiges pour preuve de cette vérité dans les rocs qui sont dans ledit cimetière,
lesquelles marques se voient encore aujourd'hui, sous la marque et authentique
forme de son saint pied et genou. (1)
La précieuse pierre
est ensuite devenue l'autel de la chapelle des Paysans, entre Arles et Pont-de-Crau.
A l'emplacement du miracle, sur la route de Marseille, à l'entrée de la ville,
on consacra une chapelle, dite la Genouillade, qui, ruinée, fut relevée au
xvle siècle. il ne reste rien du monument primitif.
Arles
Les diables dans l'étang
En bénissant le
cimetière, le Christ en chassa les démons et promit de garder à jamais de
leurs maléfices les morts qui y reposeraient. Mais d'autres créatures
diaboliques hantaient l'étang de Malcrozet, le trou maudit, qui longeait les
Alyscamps rien ne restait vivant dans ses eaux ni sur ses rives, et tous ceux
qui s'en approchaient y étaient précipités. Saint Trophime chassa les
esprits malfaisants et l'étang se remplit miraculeusement de poissons en si
grand nombre que toute la ville put s'en nourrir.
Puis, à l'endroit où
s'étaient retrouvés les évêques, le saint consacra une chapelle,
Notre-Dame-de-Grâce, sur l'emplacement de laquelle allait être élevée la
basilique Saint-Honorat. Notre-Dame-de-Grâce était représentée par une
vierge noire que l'on attribuait à saint Trophime lui-même, et par une statue
en argent. Toutes deux disparurent et furent remplacées par une statue de
marbre. Cette dernière, en 1793, brisa les jambes d'un profanateur au moment
où il portait la main sur elle. Le peuple cria au miracle et l'on transféra,
avec honneur, à la cathédrale, la vierge vindicative.
Arles
Des tonneaux pour cercueils
Nombreux furent les
chrétiens qui voulurent dormir leur dernier sommeil dans cette terre miraculeuse,
protégée par saint Trophime et la vierge Deipare, gardée du démon, bénie
par le Christ lui-même, enfin, comme une pierre marquée en portait témoignage.
Tous ces morts n'étaient pas Arlésiens, bien au contraire le Rhône apportait
les défunts que ses riverains lui confiaient, enfermés dans des tonneaux
enduits de poix et portant avec eux l'obole destinée à payer le droit de mortellage ». Gervais de Tilbury ajoute que ces étranges
vaisseaux, que la main de Dieu conduisait, venaient d'eux-mêmes aborder aux
rivages sacrés. il dit encore qu'un jour des jeunes gens de Beaucaire dépouillèrent
un mort de l'argent qu'il portait. Le tonneau mortuaire revint alors sans cesse
sur les lieux du vol, malgré le courant. Ce prodige alerta les autorités qui découvrirent
les coupables et les punirent sévèrement.
Arles
Un cimetière colossal
Il y eut bientôt tant
de morts que l'on dut les serrer, puis les entasser on superposa ainsi cinq couches successives. La vogue des
Alyscamps décrut pourtant au xIIe siècle quand on transféra les restes de
saint Trophime à la cathédrale. Mais le cimetière miraculeux, célèbre dans
toute la chrétienté, resta un lieu de pèlerinage très important. On s'y
rendait en foule, notamment pendant le carême. Du reste, jusqu'à la veille de
la Révolution, de multiples indulgences sanctionnèrent ces dévotions. De siècle
en siècle, on vit s'élever de nombreux sanctuaires on compta, parait-il, jusqu'à trente chapelles. Mais au début
du xlxe siècle, il n en restait plus que douze, presque toutes en ruine.
Parallèlement à la
croissance des Alyscamps, le cycle légendaire s'enrichit. On disait que saint
Denys l'Aréopagite était venu vrir saint Trophime et avait fondé une
chapelle, à Saint-Pierre-de-Mouleyres, sur les ruines d'un temple de Mars. On
cherchait sur un sarcophage l'épitaphe de saint Polycarpe. La mère de saint
Quenin, évêque de Vaison, y avait entendu un concert d'anges l'avertir
qu'elle serait la mère d'un saint. Mieux encore dans la nuit de la Toussaint,
le Christ y venait dire la messe des morts avec les anges et tous les saints
d'Arles!
Arles
Saint Genès devient saint Honorat
Le centre du culte,
aux Alyscamps, demeurait l'ancienne basilique Saint-Genès. Construite vers 600,
ravagée en 735 lors de l'occupation sarrasine, elle avait été relevée une
première fois au XIe siècle. Vers 1200, les voûtes menaçant de s'effondrer,
elle fut reconstruite à nouveau et dédiée à saint Honorat.
Malheureusement, malgré des appels pressants, l'archevêque ne put réunir tous
les fonds dont il avait besoin, Si bien que l'ouvrage ne fut pas achevé. En
revanche, ses possibilités cultuelles se multiplièrent. A saint Genès, dont
le sarcophage et l'eau miraculeuse étaient toujours l'objet de la même vénération,
vinrent se joindre : les reliques des saints évêques, sainte Dorothée et
l'archevêque Rotland, puis saint Trophime et Notre-Dame-de-Grâce. Comme on le
sait déjà, saint Trophime fut plus tard transféré à la cathédrale.
Les Minimes prirent
possession de Saint-Honorat au xvlle siècle. En 1715, ils firent procéder à
une dernière restauration, à l'occasion de laquelle la crypte sacrée, seul
reste de la construction primitive, fut obstruée. Ils firent également de
Saint-Honorat un véritable musée d'art antique en y réunissant les plus beaux
sarcophages païens ou chrétiens trouvés aux Alyscamps et de nombreux
fragments antiques, dont un ensemble de neuf danseuses provenant sans doute du
théâtre. Ce musée. se prolongeait, en plein air, par une allée de
sarcophages dont quelques-uns, trouvés sur place, occupaient les lieux depuis
le Moyen Age.
Arles
Comme une nuée de sauterelles
Saint-Honorat fut pillée
en 1793, et les collections des Minimes détruites ou dispersées. L'église,
heureusement, subsista. Mais, de nos jours, il ne reste à peu près plus rien
d'autre de la grande cité des morts, célèbre dans tout le monde chrétien.
Elle fut pillée par les chercheurs de trésors et, plus encore, par les
amateurs d'antiquités qui y vinrent nombreux, à partir de la Renaissance,
enrichir leurs collections personnelles. Au début du siècle dernier, elle
restait encore un lieu sacré d'une émouvante mélancolie, jonché de ruines
et de broussailles. Sous Louis-Philippe, une compagnie de chemin de fer vint y
construire des entrepôts et des ateliers de réparations.
Aujourd'hui, seule
demeure une belle allée de sarcophages, le long de l'avenue qui conduit à
Saint-Honorat et autour de l'église elle-même. Les chemins de fer ont dévoré
les dieux.
Arles
Les romans d'Arles
Occupée par les
Sarrasins en 730, Arles fut délirée par Charles Martel en 735. Cet épisode
de
l'histoire locale a
donné naissance à un cycle arlésien de chansons de gestes. Le poème des Alyscamps,
qui connut au xIIIe siècle une large diffusion, chante la grande bataille de
Guillaume d'Orange contre les infidèles dans la plaine d'Arles; la mort de son
neveu Vivien, jeune, beau, vaillant, pur et pieux, touchant prototype du
chevalier chrétien, dut faire verser les larmes. La geste de Girart de
Roussillon raconte la victoire du preux sur les païens à Montmajour. De
nombreux poèmes font de Charlemagne le héros de la bataille : le Roman
d'Arles, la Vie de saint Honorat, la Kaiser chronik allemande, par exemple.
Arles
Deux Charles pour un aqueduc
La Kaiser chronik,
d'après un manuscrit de 1373 qui appartint au marquis de Sade, dit que Charlemagne
fit le siège d'Arles sans succès pendant sept ans, parce que la ville était
ravitaillée par un canal souterrain. Il s'en aperçut enfin et le fit détourner.
Cependant, il fallut prendre la ville d'assaut, et le combat fut Si rude, Si
meurtrier, qu'on ne pouvait distinguer les chrétiens des mahométans pour les
ensevelir. Mais Dieu reconnut les siens : il fit miraculeusement apparaître des
cercueils de pierre bien ordonnés dans lesquels se trouvèrent rassemblées
les dépouilles chrétiennes. La tradition populaire, reprenant le récit de
ces funérailles, ajouta que les âmes des Sarrasins privés de sépultures hantèrent
les Alyscamps où les compagnons de Charlemagne dormaient en paix. La première
partie de cette histoire fantastique repose sur un fait réel : car, pour réduire
la ville aux mains des Sarrasins, Charles Martel détruisit l'aqueduc romain
qui, jusqu'en 735, avait continué à alimenter la cité en eau pure.
On raconte aussi que
Roland et les douze pairs avaient été enterrés aux Alyscamps, et que Charlemagne
avait fondé la chapelle Sainte-Croix pour commémorer sa victoire. L'Arioste,
enfin, acheva de donner au cycle arlésien une célébrité mondiale.
La légende emporta
les saints eux-mêmes dans son souffle : au XIIIe siècle, saint Genès devint
un neveu de l'empereur à la barbe fleurie pour le couvent de Saint-Ginès de
Xara, à Carthagène; saint Honorat, de son côté, fut tenu pour un compagnon
d'armes de Vivien il aurait même délivré
Pépin le Bref et Charlemagne à Tolède où les Sarrasins les retenaient
prisonniers, et se serait voué, plus tard, à l'entretien de la tombe de Vivien
que l'on montrait aux Alyscamps près de celle de l'archevêque Turpin.
Arles
Le prix d'un archevêque
On crut enfin que la
Tour de Roland rappelait le neveu de Charlemagne. En réalité, c'est à l'archevêque
Rotland qu'elle doit son nom, à tort du reste, puisqu'elle est l'unique vestige
des fortifications établies, pendant l'occupation arabe, par Abd al-Rhaman.
L'archevêque Rotland
restaura le monastère fondé par saint Césaire autour de l'ancienne cathédrale
puis ruiné lors de la guerre de 735, et défendit Arles et la Camargue contre
les pillards arabes. Il fut fait prisonnier au cours d'un raid sarrasin sur
Arles, et l'ennemi réclama, pour le rendre, une énorme rançon que les Arlésiens
réussirent non sans mal à réunir. Quand leurs ambassadeurs atteignirent
l'endroit convenu, l'archevêque les a ~tendait, assis face au Rhône, hiératique,
crossé, mitré, revêtu de tous ses ornements épiscopaux et raidi dans les
plis somptueux de sa chape. Les Sarrasins encaissèrent l'argent et s~ retirèrent
aussi-tôt. Les Arlésiens s'approchèrent alors respectueusement du captif
qui les attendait toujours, droit, immobile et silencieux. Surpris, ils se
hasardèrent à le toucher il
s'affaissa entre leurs bras. On ne leur avait rendu que son cadavre.
Arles
A chacun son saint
Toutes les reliques
d'Arles n'étaient pas aux Alyscamps, bien au contraire : aucune ville de
Provence ne fut plus riche en saints et ne les entoura d'un culte plus fervent.
Le corps de saint Roch
appartenait aux Trinitaires, qui en distribuaient des fragments pendant les épidémies
de peste. Saint Antoine le Cénobite demeurait à Saint-Julien (qui finit par
prendre son nom). Saint Sébastien résidait chez les Dominicains. Le crâne
de saint Etienne, portant les
marques visibles de sa lapidation, retrouvé dans la tombe de saint Trophime,
fut porté, avec les restes de son cousin, à la cathédrale. La mâchoire de
saint Marc, enfin, précieux cadeau de la République de Venise, reposait à
la Major. De nombreuses reliques de moindre importance étaient conservées
dans les couvents, les chapelles, les oratoires.
Le capitaine de la
ville et ses gendarmes assuraient la garde de ces funèbres trésors, pour
lesquels on se battait parfois. En 1493, par exemple, l'abbaye de
Saint-Antoine4e-Viennois, doublement forte d'une bulle papale et d'un édit
royal qui lui donnaient raison, réclama les reliques de saint Antoine à
l'abbaye de Montmajour. Mais, lorsque les commissaires du roi se présentèrent
pour faire exécuter la décision, ils constatèrent qu'un siège en règle
serait nécessaire pour conquérir et emporter les reliques. ils ne purent,
d'ailleurs, mener à bien cette entreprise car la population d'Arles, accourue,
les jeta dans le Rhône la tête la première, délivra ses moines et brûla
joyeusement la bulle du pape. La vieille querelle se ralluma entre Vienne et
Arles, déjà rivales à l'époque romaine, au moment où elles briguaient
toutes deux le rang de primatiale. On trouve des échos de cette
guerre des reliques jusque sous Napoléon III.
Pendant les trois
jours des Rogations, toutes ces reliques, précieusement enchâssées,
descendaient le Rhône en barque, de la porte de la Cavalerie à la Roquette,
avant de faire lentement le tour de la ville, suivies par une immense foule de dévôts.
Arles
Les lions de Saint-Trophime
L'actuelle église
Saint Trophime était autrefois consacrée à saint ~tienne. De la première
construction, élevée au début du vile siècle, il ne reste à peu près
rien. Elle fut modifiée une première fois au xle siècle, mais, la voûte s'étant
affaissée, on dut à nouveau la reconstruire une centaine d'années plus tard.
C'est alors qu'on lui donna pour patron saint Trophime, dont les restes y furent
transférés en 1182. Le porche, un peu plus récent, fut commencé en 1211.
La légende attribue
à saint Trophime lui-même la fondation d'une première basilique Saint~tienne
sur le même emplacement. Les fouilles effectuées en 1835 ont fait apparaître
quatre chambres romaines, mais nulle trace d'un édifice plus ancien.
Si l'on examine la
riche ornementation du portail, on y découvrira quelques scènes curieuses. Au
retour N., an-dessous de saint Michel peseur d'âmes, apparaît un démon
portant deux damnés refusant d'entendre la parole divine ~ Ce démon, coiffé
d'un bonnet phrygien, porte ces misérables attachés par les pieds aux deux
extrémités d'un bâton posé sur son épaule. On trouvera, dans le registre du
bas, Héraclès terrassant le lion de Némée. Le portail est, d'ailleurs, tout
particulièrement consacré au lion : Daniel dans la fosse aux lions, li6ns
porte-colonnes, lions luttant contre des chèvres, etc. Ce caractère ne laisse
pas d'être ambigu car Si, dans la symbolique romane, le lion représente bien
le chrétien, on ne voit pas très bien quelle sorte de chrétien peuvent
symboliser le lion de Némée vaincu par Héraclès, ni les fauves pressés de
croquer le malheureux Daniel.
Arles
Des enfants la tête en bas
Le cloître
Saint-Trophime remonte à la fin du xlle siècle pour les galeries N. et E., au
début du xlve pour les galeries S. et O.. On y admirera une singulière représentation
de la Tarasque monstre court et massif, pourvu de six pieds et d'une queue
reptilienne. On y remarquera également quelques motifs curieux qui paraissent
avoir eu une destinée hermétique. Par exemple : au-dessous de dragons
entrelacés, un lion à tête énorme et crinière flammée dominant une femme
nue, couchée à plat ventre; une sirène tenant sa queue d'une main et un
poisson de l'autre; une femme tétée par deux serpents, que l'on considère
comme une allégorie de la luxure, mais qui pourrait bien représenter la terre,
nourrice des deux principes antagonistes (ces serpents-principes qu'Hermès sépara
de son bâton, formant ainsi le caducée); un homme tenant par la jambe deux
enfants la tête en bas. Ce dernier thème figure également dans un groupe plus
complexe : une femme nue se tient debout, les jambes écartées, sur le dos d'un
chien à queue de dauphin; entre ses jambes, donc sur le chien, un bébé
Bacchus est assis; la femme tient dans ses bras deux enfants la tête en bas,
tout en pressant ses mamelles de ses mains.
Arles
Le jeu des quatre vérités
Le carnaval d'Arles a
gardé, jusqu'à une époque toute récente, des traits particuliers qui
dissimulent mal de très anciennes pratiques. Les jeunes gens masqués, les
jeunes filles voilées à la mauresque pénétraient par surprise dans les
maisons et, déguisant leurs voix, invectivaient les habitants, mêlant les vérités
pas bonnes à dire aux calomnies les plus caractérisées. Il était prudent de
ne pas prendre les choses au tragique, de répondre sur le même ton et d'offrir
à boire aux mauvais plaisants. Mais à ces visites devaient succéder dans
chaque foyer des scènes bien passionnantes. Les jeunes gens jetaient aussi,
dans les maisons des demoiselles, des toupins (casseroles et marmites de terre
cuite) remplis de suie, de cendres ou de fleurs, suivant l'accueil qu'ils
avaient reçu d'elles.
Arles
Une vieille récalcitrante
Le personnage le plus
original du folklore profane d'Arles, c'est la Vieille. Elle est l'héroïne de
tout un cycle de cérémonies. Le jour de SantoGato (sainte Agathe, mais
aussi, littéralement saint Chat), la Vieille était promenée dans la ville,
sous un déguisement grotesque et juchée sur son âne. Les enfants la
poursuivaient, la harcelaient d'insultes et de quolibets, faisaient mine de la
battre. Elle quêtait de porte en porte. On l'abreuvait d'injures et de
simulacres de coups, mais personne ne lui refusait son obole : c'était le droit
qu'il fallait payer pour obtenir le départ de la mauvaise saison. Or la Vieille
ne se laissait pas facilement chasser. On lui consacrait les trois derniers
jours de février et les trois premiers jours de mars : c'étaient les joies de
la Vieille. Ces jours-là, néfastes et redoutables, mieux valait s'abstenir
d'entreprendre quoi que ce soit. D'ailleurs, la Vieille allait s'accrocher,
s'obstiner, s'incruster pendant deux longs mois. Ce n'est que le 1er mai, jour
de la fête d'Arles, que le Génie de l'Été, couronné de branchages et de
vert vêtu, triomphait enfin d'elle pour une nouvelle année.
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