Mobirise

LIEUX & HISTOIRES INSOLITES
DANS LES ALPILLES

Saint Remy de Provence

Le prix du démon

Les Grecs de Marseille fondèrent Glanon au IIe siècle av. J.-C. La petite ville fut prise par César en 49 et devint Glanum, que les invasions barbares détruisirent au IIIe siècle de notre ère. Glanum connut un nouvel essor au temps des Carolingiens: le faubourg N. de J'ancienne ville donna naissance à la Villa Sancti Remigii, puis à l'actuel Saint­Rémy. Selon une légende née au XVIe siècle, Rémy, évêque de Reims, vint à Glanum vers l'an 500 en compagnie de Clovis. Il y exorcisa une jeune fille possédée du démon depuis son enfance; mais elle mourut; il la ressuscita. En reconnaissance, le père de la défunte offrit à Rémy un vaste domaine, comprenant ce faubourg N. de Glanum. Les fouilles commencées en 1921 à Glanum continuent à être menées activement : on estime n' avoir mis au jour qu'un dixième d'une ville dont la population dut compter jusqu'à 5000 habitants.

 les petits-fils d'Auguste

Vous quitterez Saint-Rémy par l'avenue Pas­teur et monterez jusqu'au plateau des Antiques où se dressent, côte à côte, deux monuments romains parfaitement conservés : l'Arc municipal qui date des premières années du règne d'Auguste et le Mausolée, postérieur à l'arc d'environ un quart de siècle. Selon M. Henri Rolland, ancien directeur des fouilles de Glanum, il s'agit d'un cénotaphe élevé à la mémoire des petits-fils d'Auguste, Calus et Lucius, surnommés Princes de la Jeunesse morts dans la fleur de l'âge. La Maison carrée de Nimes leur fut également dédiée. Ce monument passe dans l'imagination populaire pour un des repaires de la Chèvre d'Or.

Un bâton de jeunesse

Un miracle est à l'origine du Prieuré de Saint­Paul-de-Mausole, devenu maison de santé et où Van Gogh vécut un an, en 1889. Fuyant les Bar­bares, les habitants de Reims seraient arrivés jusqu'aux Alpilles. Ils y rencontrèrent un saint homme, nommé Paul, à qui ils offrirent la direction de leur nouvel évêché. Paul répondit en souriant qu'il accepterait cet honneur le jour où son bâton, planté en terre, se couvrirait de fleurs. Et des fleurs aussitôt enlacèrent le bâton. C'est ainsi que le monastère fut construit. Les chapiteaux du cloître possèdent des sculptures de monstres, traditionnelles de l'art roman : sirènes, chimères, centaures, mais aussi l'image d'un bateleur.


NOSTRADAMUS

C'est à Saint-Rémy, dans une modeste maison de la rue Hoche, que naquit, en 1503, Michel de Nostredame, le célèbre astrologue, universellement connu sous le nom latinisé de Nostradamus

Un familier des étoiles

Qui était Nostradamus? Le descendant d'une antique famille juive du Comtat nouvellement convertie au catholicisme et qui appartenait à la tribu d'Issachar. Son père, Jaume, était notaire et son aïeul, Pierre de Nostredame, dont la légende fit le médecin du duc de Calabre et du roi de Navarre, exerçait plus prosaïquement le métier de marchand de grains en Avignon.

Né à Saint-Rémy (voir ce nom) en décembre 1503, Michel de Nostredame partit très jeune s'instruire en Avignon. Il y étonna ses maîtres par une mémoire et une agilité d'esprit stupéfiantes.

A peine avait-il l'usage de sa raison, rapporte une chronique anonyme du temps, qu'il décidait mille petites questions curieuses; entre autres, se promenant un soir avec des camarades, il les détrompa de ce qu'ils croyaient que les étoiles se détachaient du ciel lorsqu'ils voyaient des petites traînées de feu en l'air, que les philosophes appellent astres errants; il leur apprît que c'étaient des exhalaisons sulfureuses que le vent allumait comme le vent allume les charbons; il leur enseignait aussi que les nuées ne puisaient pas dans la mer avec des pompes, ainsi que le vulgaire ignorant le pense, mais bien que c'était un amas de vapeurs semblable à celui que l'on voit dans les temps de brouillard; il leur disait encore que le monde était rond comme une boule, et que le soleil qui paraissait à notre horizon éclairait l'autre hémisphère; enfin, il par-lait Si souvent et avec tant de plaisir des météores et des astres, qu'on l'appelait le jeune astrologue». (1)

Des philtres d'amour

Ses humanités terminées, Nostradamus s'en alla étudier la médecine à Montpellier. En 1525, une fièvre pestilentielle ravagea la région du sud-ouest. Le jeune étudiant, abandonnant ses salles de cours, courut au-devant du fléau jusqu'à Toulouse et ensuite Bordeaux. Il sauva un grand nombre de gens à l'aide d'une poudre préventive dont il était l'inventeur. Ce succès lui valut déjà la consi­dération de ses pairs vers 1530, il fut reçu docteur en médecine à Montpellier. Il n'y demeura pas longtemps. Reparti sur les chemins de la Provence et du Sud-Ouest où on le recevait comme un Hôte de marque, il se spécialisa vite dans la fabrication des fards, des parfums, des produits de beauté en tous genres, des élixirs et des philtres d'amour. De cette science inattendue, il sut tirer plus tard de fructueux profits. Passant par Agen, il fit assaut d'érudition avec l'humaniste César Scaliger (celui-là même qui devait, plus tard, le couvrir de sarcasmes) qui l'engagea à se marier. Nostradamus, trouvant l'idée bonne, prit donc femme et fut rapidement père de deux enfants. Femme et enfants moururent aussi brusquement qu'ils étaient entrés dans sa vie. Pendant cinq ans, il connut de nouveau l'imprévu des voyages, d'Arles à Lyon, de Valence à Marseille. En 1545, il fit halte dans la cité phocéenne. Il avait 42 ans. L'année suivante, la peste frappait Aix-en-Provence : l'heure de Nostradamus était arrivée.

La mort en ce jardin

Elle éclata en 1546; la peste terrifiante dont Aix allait. se souvenir comme du charbon protençal parce qu'elle rendait ceux qu'elle attaquait noirs comme du charbon. On souffrit de manière atroce. La mort ne survenait souvent qu'après trois ou quatre jours de tortures incessantes. Les per­sonnes atteintes de cette maladie, écrivit plus tard le fils du mage, chassent incontinent toute espérance de salut, se cousent elles-mêmes en deux blancs suaires, et se font même en vie (ô chose non jamais vue!) leurs tristes et lamentables obsèques. Les maisons sont abandonnées et vides, les hommes défigurés, les femmes éplorées, les enfants éperdus, les vieillards étonnés, les plus forts vaincus, et les animaux poursuivis. Le palais clos et fermé, la justice en silence et désertion. Thémis absente et muette, et le portefaix en crédit. Les boutiques fermées, les arts cessés, les temples solitaires, et les prêtres tout confus c. (1) Une fois encore, Nostradamus vint prodiguer son aide et dispenser son savoir. Il lutta contre l'épidémie au moyen d'une poudre de senteur de parfaite bonté et excellence, qui est une odeur non étrange, mais rend une sua­vité agréable et de longue durée. Pour composer cette poudre, Nostradamus mêlait à de la sciure de bois de cyprès, de l'iris de Florence, de l'ambre gris, des girofles, de l'aloès et du musc. Puis, à ces ingrédients soigneusement concassés, il joignait du suc de pétales de roses rouges incarnées, des roses qu'il fallait cueillir au petit matin par paniers de trois à quatre cents. Cette poudre, excellente pour chasser les odeurs pestilentielles, semble avoir eu un effet préventif assez sûr pour que son inven­teur fût ensuite fêté par les Aixois libérés du mal. Mais Nostradamus n'eut guère le temps de savourer son triomphe. L'année suivante, une épidémie ravagea Lyon et ses environs; on l'y appela; il s'y rendit, éternel Samaritain, et y vit sa poudre merveilleuse fustigée par «le célèbre docteur Sar­razin « , farouche défenseur de l'orthodoxie médicale, qui laissait mourir ses malades comme des mouches plutôt que de contourner les vieilles, doctes et impuissantes règles. L'ère de l'héroïsme s'achevait pour Nostradamus. Le retour en Pro­vence allait lui ouvrir d'autres horizons.

Un bourgeois de Salon

Après tant d'années de vagabondage, Nostrada­mus décida de se fixer à Salon, alors dénommée Salon-de-Craux. Il y épousa une jeune veuve, Anne Ponsard (et non Anne Ponce Gemelle, comme l'in­dique, de manière erronée, l'inscription de la collé­giale Saint-Laurent), et s'établit au quartier Ferreiroux, dans une maison d'apparence modeste mais bourgeoise, sise au n0 2 de l'actuelle rue Nostra­damus (à ne pas confondre avec le boulevard du même nom). Il vécut à Salon près de dix-neuf ans et eut six enfants.

Les débuts de la vie de Nostradamus à Salon n'ont rien d'exceptionnel le nouveau médecin tenait consultation, vendait à sa clientèle féminine des pâtes, des fards, des poudres de beauté et des philtres d'amour, à sa clientèle masculine certaines dragées d'Hercule . Mais il est vrai que cette

pharmacopée renferme déjà, à elle seule, une bonne dose d'insolite.

Les hommes préfèrent-ils les blondes ?

Nostradamus se penchait, en effet, avec la plus vive curiosité sur ce qui était alors les rudiments de la chimie appliquée. En 1552, il publia le Traité des Fardements, extraordinaire recueil ou prenait forme un art combinatoire des sucreries des jus et des poudres. Le premier livre de ce traité

contient la manière de distiller eaux de senteurs et de faire parfums odoriférants, vrais antidotes et préservatifs pour corriger les mauvaises senteurs et puanteurs d'haleine qui s'acquièrent par les grands excès que nous faisons journellement. Davantage enseigne les moyens par lesquels aisément et par­faitement on pourra embellir le visage humain et celui longuement conserver en un tel état. Le second livre apprend à faire toutes sortes de confitures liquides, et ce avec telle dextérité et promptitude que toutes personnes de gentil esprit, curieux d'en faire expérience, n'en rapporteront pas moins d'utilité et profit que de récréation et plaisirs.»

Broyés, pilés, malaxés, mélangés. tamisés, trans­vasés, chauffés, les ingrédients devaient passer d'alambics en fioles et en cornues pour, au terme de ces manipulations d'esthète, produire de petits chefs-d'oeuvre. Nostradamus se flattait surtout de l'infaillibilité d'un de ses philtres, baptisé philtre d'amour de Médée. Ce philtre, on pouvait l'obtenir à partir de pommes de mandragore, de feuilles de verveine, d'ambre gris, de musc, de girofle, d'aloès, de diverses racines et de vin crétique. Mais, préci­sait l'inventeur, que nul ne fût si hardi de vouloir entreprendre le faire hormis que par contrainte matrimoniale; car pour en user d'amour fraudu­leuse et libidineuse, ce serait mal user de son savoir.

S'il promettait également aux femmes brunes, par l'usage d'une décoction idoine, d'avoir dans trois ou quatre jours le poil blond et roux comme or de ducat , Nostradamus n'oubliait pas les ména­gères à qui était destinée, parmi les cent manières de faire confitures, tant en miel que sucre et vin cuit , une recette de confiture de cerises, dont la seule description occuperait plusieurs pages de ce livre.

Le devin du village

Comme beaucoup de médecins du XVIe siècle, Nostradamus s'intéressait à l'étude des astres. Le soir, lorsque femme et enfants s'étaient endormis, il rejoignait son cabinet aménagé sous les toits de sa maison et scrutait les abîmes du ciel étoilé. De cette époque datent les premiers recueils annuels de prédictions, ayant trait au temps et aux évé­nements, qui furent ainsi publiés : Almanachs pour l'an ... avec les présages, calculés et expliqués par M. Michel Nostradamus, Docteur en médecine, Astrophile de Salon-de-Craux en Provence. Ces recueils connurent un tel succès populaire que Nostradamus en fit rapidement paraître une version abrégée, intitulée : La Grande Pronostication.

Aux Salonnais, Nostradamus proposait de lire l'avenir et de guérir par ses remèdes les maux affligeants (peaux flétries, odeurs nauséabondes, dents cariées) que recélait le présent. Cette double sollicitude ne lui gagna pas la sympathie de ses concitoyens, bien au contraire; on suspecta son orthodoxie, et on l'accusa de magie blanche et de nécromancie. Il était, disait-on, possédé du diable. Nostradamus s'en affecta, non sans raison quand on considère avec quelle indulgence les autorités ecclésiastiques de l'époque examinaient de sem­blables accusations. Il jugeait ses voisins habités par l'ignorance, la barbarie et la brutalité. Rien ne prouve cependant, comme le voudrait la légende, qu'il fût en butte aux persécutions des ignares et des jaloux.

Des quatrains pessimistes

L'astrophile Nostradamus publia, en 1555, les premières Centuries et, trois ans plus tard, l'édition complète des Prophéties, soit 10 centuries et 3 764 vers, sous forme de quatrains en vers français de dix syllabes avec césure après la quatrième syllabe (1). Deux de ces quatrains, le 26e et le 44e, ont été rédigés en provençal. Un certain nombre de termes provençaux parsèment, du reste, l'en­semble de son oeuvre.

Les quatrains des Centuries sont des prédictions pour les temps futurs. Ils ne font grâce d'aucun complot, d'aucun meurtre, d'aucune guerre, d'au­cun cataclysme. Leur situation ~~ans l'espace est chaque fois précisée, mais non leur localisation temporelle. Cette lacune, à laquelle s'ajoutent les obscurités accumulées comme à plaisir par l'auteur, a permis toutes les interprétations, et l'on sait le succès posthume qui continue à être fait à ces sortes de c rébus a où certains ne voient que jeux d'esprit gratuits. Du reste, Nostradamus a lui-même encouragé les sceptiques en affirmant que son travail était le produit a plutôt d'un naturel instinct accompagné de fureur poétique a que de calculs astronomiques précis.

La naïveté populaire ne s'embarrassant point de ces considérations critiques, le succès des Prophéties fut aussi grand que celui des Almanachs, au point que les quatrains vinrent jusque sous les yeux des seigneurs de la cour. Catherine de Médicis que l'ésotérisme fascinait, manda Michel Nostrada­mus qui vint à Paris en juillet 1555, où il logea en une auberge placée sous l'enseigne de Saint Michel.

Henri Il, paralysé par la goutte, le reçut. Le devin provençal fut ensuite conduit à Blois où il dressa l'horoscope des quatre fils du roi. La cour s'enticha de cet étranger qui savait apprivoiser le mystère; Nostradamus rentra à Salon chargé de bonne gloire et d'écus trébuchants.

Le lion mourra demain

En 1555, Nostradamus avait ainsi rédigé le quatrain XXXV
Le lyon jeune Le vieux surmontera
En champ bellique par singulier duelle
Dans cage d'or les yeux lui crèvera
Deux playes une, pour mourir mort cruelle

Quatre ans plus tard, le 30 juin 1559, Il était mortellement blessé à l'issue d'un duel sin­gulier par le jeune comte de Montgomery, capi­taine de sa garde écossaise. Le roi eut les deux yeux crevés et mourut après dix jours de souf­frances cruelles. Il portait, au moment du duel, un casque d'or...

En 1559, le duc Emmanuel-Philibert de Savoie, époux de Marguerite de France, soeur du défunt Henri II, s'arrêta au château de Salon et accorda une entrevue particulière au devin du lieu. Celui-ci rédigea, à l'intention de la duchesse, une devise en forme de jeu de mots Sanguine trojano, trajana stirpe creata et regina Cypri (de sang troyen, née de souche royale et reine de Chypre - c'est-à-dire belle comme Vénus). Curieusement, pendant qu'il était l'Hôte du château, Nostradamus déchaîna la colère du petit peuple qui l'accusa d'être magi­cien et sorcier. La légende ajoute qu'on le brûla en effigie sur une place de Salon.

Jour de gloire

La cour ne manqua pas, l'année suivante, de rapprocher la mort de François Il, survenue en 1560, d'une prédiction d'ailleurs obscure du quatrain X-XXXIX, daté de 1558. La réputation de voyant qu'on faisait à Nostradamus s en accrut d'autant. Un jour de triomphe, enfin, le fit reconnaître comme prophète en son pays.

En octobre 1564, Catherine de Médicis et Charles IX s'arrêtaient à Salon. L'assemblée des notables, prévenue, se réunit aux portes de la ville, entourée par tous les habitants de la cité. Aux flatteries d'usage Charles IX répondit sèchement : Je ne suis venu en Provence que pour voir Nostradamus.) Aussitôt, la foule le lui désigna, qui s'était mêlé à elle. Nostradamus, poussé vers les Hôtes royaux, s'adressa au prince en un hexamètre latin. Vir magnus bello, nulli pietate seeundus! s'écria-t-il, ce qui voulait dire : O quel homme, grand à la gnerre, ne le cédant à nul autre par la pitié'

Charles IX, ravi, le fit monter sur un cheval de sa suite et le promena à ses côtés dans les rues de Salon. Une version différente et plus vraisemblable assure que le devin, appuyé d'une main sur un jonc des Indes à pomme d'argent pour soulager sa goutte, conduisait de l'autre le cheval royal par la bride. Quoi qu'il en fût, s'adressant à ce peuple qui l'avait Si longtemps poursuivi de sa haine, Nostradamus déclara : O ingrata patria (1)!

Le lendemain, Charles IX lui accorda une au­dience particulière et la reine mère sollicita sa science divinatoire. Nostradamus lui aurait alors prédit que le jeune ilenri de Navarre, 'âgé de il ans, règnerait un jour sur la France : ce fut Henri IV. En récompense, Charles IX et sa mère le nommèrent médecin ordinaire du roi et lui laissèrent 300 écus d'or, plus un trésor inestimable la sympathie de ses concitoyens. Car le peuple de Salon, dès lors, capitula et acclama son prophète.

On s'agenouillait devant lui; on ne l'oubliait jamais dans les prières publiques, et, quand il entrait à l'église, tout le monde se levait et s'incli­nait avec respect. (2)

La dernière halte

Cependant, la santé de Nostradamus déclinait. Tourmenté par la goutte, il ne sortait plus et rece­vait chez lui ses rares amis intimes. On a prétendu qu'il avait prédit sa propre mort dans le quatrain suivant des Présages:
De retour d'ambassade, don du roy, mis au lieu lus n'en lera; sera allé â Dieu
roches parents, amis, fréres du sang Trouvé tout mort, prês du lit et du bane
ce qui peut ainsi s'expliquer il recevrait à son retour (de Paris) un don du roi, il se retirerait dans sa maison et ne composerait plus de prophéties; enfin, ses parents et amis le trouveraient mort, étendu sur un banc près de son lit, toutes choses qui furent matériellement avérées.

Par le testament qu'il fit devant Me Roche, son notaire, Nostradamus légnait à sa famille i 500 écus d'or et une collection de bijoux, joyaux, pièces d'or et d'argent dont la valeur s'élevait à près de 3 500 écus. De plus, il léguait à son fils aîné, César, son astrolabe de laiton et son anneau d'or où bril­lait, enchâssée, une pierre de cornaline.

e Demain, au soleil levant, je ne serai plus », dit-il au soir du 1er juillet 1556, à son ami Cha­vigny. Le lendemain, on le trouva, comme il l'avait prédit, assis sur un banc près de son lit : il avait cessé de vivre.

On enterra Nostradamus en l'église des Corde­liers dans la tombe qu'il avait fait construire contre la muraille, entre la grande porte et l'autel de sainte Marthe. Curieusement, Nostradamus avait d'abord désigné dans son testament l'église Saint-Laurent (où reposent aujourd'hui officiellement ses restes) comme lieu de sa sépulture. Puis il s'était ravisé, avait rayé l'indication à la plume et inscrit à sa place le nom de l'église des Cordeliers.

Le livre à venir

De nombreuses légendes ont couru sur cette sépulture. Un jour qu'il avait maille à partir avec les paysans de Salon, Nostradamus s'était écrié

c Allez, méchants pieds-poudreux, vous ne me les mettrez pas sur la gorge, ni pendant ma vie, ni après ma mort ! Pour que cette prédiction fût réalisée, le devin aurait exigé qu'on l'enterrât debout dans l'épaisseur de la muraille de l'église des Cordeliers. Cette croyance s'accrédita au point qu'au XVIIIe siècle on assurait, à Salon, que Nos­tradamus s'était fait enterrer vivant dedans le mur, avec une plume, du papier, de l'encre, des livres et une chandelle, afin de continuer inlassablement la rédaction de ses prophéties. Cet immense labeur, assurait-on, aura tout de même une fin un jour, le devin quittera son tombeau comme la Chèvre d'Or son repaire, et présentera aux foules le Livre à venir, tenu en ordre pour les millénaires futurs.

Le tombeau de Nostradamus fut profané en 1791. Des soldats de la Garde nationale du Vaucluse, venus saccager l'église des Cordeliers, ouvrirent à coups de hache le cercueil du devin. Il paraît que le profanateur vit sur la poitrine du squelette «une plaque de cuivre avec la date de la violation du sépulcre, et une malédiction pour les sacrilèges. On ajoute que ce profanateur s'appelait M. Mal­heureux, et qu'on le pendit haut et court quelque temps plus tard.

L'eau et le vin

une fontaine de la ville du temps de Nostradamus. Le devin lui-même l'avait composée et signée. Traduite du latin, cette inscription dit : « 1553. Si les ressources de l'ingéniosité humaine leur avaient permis de fournir constamment du vin à leurs concitoyens, les eaux peu agréables de la fontaine que vous voyez ici n' auraient pas été amenées à grands frais par le sénat et le peuple de Salon, noble Palamède Marc et Antoine Paul étant consuls. M. Nostradamus, aux dieux immor­tels, au nom des habitants de Salon, MDLIII.

Une roue énigmatique

La famille de Nostredame possédait ses armes

« Au 1 et au 4 de gueules à une roue brisée à huit raies composée de deux croix potencées d'argent

au 2 et au 3, d'or à une tête d'aigle, de sable. Si le champ « d'or, à une tête d'aigle, de sable

figure les armes de Saint-Rémy, on s'est interrogé sur la signification de la roue brisée : s'agit-il d'une représentation symbolique de la rouelle que les Juifs, à l'époque, devaient coudre sur leurs vête­ments ou, plus précisément, d'une roue de moulin, allusion à la profession de l'aïeul du devin, ce Pierre (ou Peyrot) de Nostredame, mythique médecin des rois et vrai marchand?

Prodiges en série

Le don de voyance qu'on prêtait à Nostradamus est à l'origine de nombreuses histoires que la tra­dition orale nous a transmises. Un jour qu'il voya­geait en Italie, Nostradamus rencontra dans les rues de Savone un jeune moine qui répondait au nom de Joseph Peretti. Sans hésiter, il mit un genou en terre pour le saluer. Les compagnons du moine s'en étonnèrent. C'est que, répliqua Nostradamus, je dois me soumettre et ployer le genou devant Sa Sainteté. « On lui rit au nez. Et pourtant, en 1585, le moine devint pape sous le nom de Sixte Quint.

A Salon, bien qu'il fût critiqué par certains, Nos­tradamus recevait chaque jour la visite de gens avides de connaître leur avenir. Les curieux ne manquaient pas non plus d'aller le consulter, quitte à s'en divertir ensuite. En 1554, des villageois d'Aurons vinrent lui présenter un prodige : un chevreau à deux têtes, et ceux de Sénas, un prodige plus grand encore : un nouveau-né bicéphale. Nostradamus s'en émut et avertit le gouverneur de Provence que c'était là le présage d'une guerre de religion. Huit ans plus tard, le baron de Crussol arrivait en Provence à la tête de ses troupes pour contraindre les catholiques à respecter l'édit de tolérance qui autorisait les réformés à exercer leur culte. Crussol s'arrêta à Salon et interrogea Nostradamus : sa mission serait-elle couronnée de succès? « Elle se terminera, répondit le mage, quand les arbres seront chargés de nouveaux fruits. A peine Crussol eut-il quitté Nostradamus que les catholiques d'Mx massacraient les protestants de Tourves et s'enfermaient dans Barjols. Le gou­verneur rassembla des troupes, celles du sieur de Mauvans et du baron des Adrets, et fit assiéger Barjols. On égorgea certains de ses défenseurs et l'on pendit les autres aux arbres du pays. La prédiction de Nostradamus était réalisée : Crussol pouvait repartir.

Enfin, un jour que Nostradamus, vieillissant, somnolait sur le pas de sa porte, une jeune fille passa devant lui et le salua: « Bonjour, Monsieur de Nostredame! - Bonjour, fillette! » lui fut-il répondu. Quelques heures plus tard, la jeune fille s'en revint et le trouvant toujours assis devant sa porte le salua de nouveau : Bonjour, Monsieur de Nostredame! - Bonjour, petite femme! répondit le mage, sans ouvrir les yeux.

Un document chiffré

Par son imprécision le texte des Centuries a, bien entendu, suscité autant d'interprétations qu'il a eu d'interprètes. Chacun de ses commentateurs, fort nombreux, a voulu voir dans tel ou tel événe­ment survenu depuis la mort de Nostradamus la réalisation d'un des oracles peu compromettants du mage de Salon, ou, au contraire, dans ces oracles, l'annonce d'événements futurs conformes aux convictions ou aux voeux de l'exégète. Les résultats de cette méthode sont presque tou­jours cocasses. Ainsi, au siècle dernier, un nommé Parisot n'hésita pas à affirmer que le quatrain

En lieu du grand qui sera condamné
De prison hors son ami à sa place
L'espoir troyen en six mois joint mort-né
Le sol à l'urne, seront pris fleuves en glaces

annonçait la restauration des Bourbons par Mac­Mahon, pour le 17 février 1874 très exactement...

Pourtant, Nostradamus lui-même avait mis en garde les excités contre ce genre d'interprétations. Dans un avertissement, intitulé Garantie rituelle contre les lecteurs ineptes, il avait écrit : c Que ceux qui liront ces vers réfléchissent longuement, que le profane vulgaire et ignorant n'en approche pas, que les astrologues, les sots, les barbares s'en tien­nent éloignés, ce qui semblerait suggérer que les Centuries comportent un sens dissimulé. Partant de là, deux spécialistes contemporains, P.V. Piobb (1) et Roger Frontenac (2), ont imaginé que les Centuries étaient un cryptogramme et se sont employés à en chercher la clé. Leurs travaux, trop techniques pour être résumés ici, aboutirent à plusieurs constatations étonnantes :

- Nostradamus aurait brouillé l'ordre des quatrains et, dans chacun de ces quatrains, les chiffres des dates, à l'aide d'une clé;

- La clé utilisée par Nostradamus serait double:

elle comporterait, d'une part une suite de nombres, d'autre part une transposition de ces nombres en lettres. Puis Nostradamus aurait matérialisé sa clé sous la forme de cette phrase aide-mémoire

FLAMEN FIDELE COEGI ID VULGO A KABALO APPLEVI IN vîvo ACTO TAM LATENTER DENSA EX H.D.M.P. FATA OCCULTA SUNT AB GRATIAE FIDOS NOSTRADA­MUS FAS OBTURAVIT A SAXO, ce qui signifie, suivant une traduction due à Me Maurice Garçon : J'ai fidèlement recueilli l'inspiration de ce qu'on appelle vulgairement la Kabbale; je l'ai diffusée en docu­ments vivants mais condensés sous une forme

- secrète à partir du nombre 841 316 (1). Les pré-dictions par semaines d'années sont occultées. Pour ceux qui croient en la grâce, Nostradamus a caché ses calculs sous une pierre.

- Enfin, ce que Nostradamus aurait dissimulé dans son texte au moyen de sa double clé serait un ensemble de calculs astronomiques rigoureux, fondés sur la théorie copernicienne des épicycles.

Nostradamus a-t-il existé?

Mais certains occultistes vont plus loin encore. Selon eux, le nom de Nostradamus ou Nostredame sous lequel étaient connus le calculateur de Salon et ses ascendants ne serait qu'un pseudonyme laborieusement composé. Ces commentateurs sub­tils font en effet observer que Nostredame ne se traduirait pas en latin : Nostradamus, mais Nostra­domina. En latin, Nostra damus (en deux mots) n'a qu'une seule signification : « Nous donnons ce que nous avons. C'est pourquoi Nostredame ne se rapporterait pas à une entité féminine, la Vierge, mais au mot masculin du vieux français dame, qui signifie calcul, et qui est resté dans le jeu de Dames. Il faudrait alors comprendre : Nous donnons ce que nous avons : notre calcul. Ainsi, par le choix de cet astucieux pseudonyme, l'antique famille juive du Comtat aurait indiqué qu'elle était dépositaire de secrets traditionnels qu'il lui appar­tenait, le moment venu, de divulguer au public digne de les entendre : ce fut par la voix de Michel.

Cette hypothèse a l'inconvénient d'oublier que Nostradamus ne fut pas forcément une «traduction » de Nostredame, mais peut-être une simple « latini­sation », opération très courante à l'époque. Car le mage n'était pas assez indifférent à la gloire pour risquer que les lecteurs enthousiastes des Centuries n'identifiassent pas M. de Nostredame sous Nostra­domina.

Fontvieille

Tour de guet pour Montmajour

La couleur sanglante des gisements de bauxite qu'exploite Fontvieille rappelle que la forteresse des Baux est proche. Ce fut précisément pour se défendre contre les attaques des seigneurs des Baux que les moines de Montmajour élevèrent, en 1353, une tour de surveillance, dite Tour de l'Abbé.

Près de cette tour, que vous trouverez à la sortie O. de la ville, on construisit au XVle siècle un bâtiment conventuel, en bon état de conservation. Près de la tour également, un petit musée local abrite les découvertes effectuées au Castellet.

la peste et la choléra

De l'autre côté de la route, se dresse l'oratoire de Saint-Victor et de Saint-Roch, élevé par les habitants de Fontvieille pour se protéger contre la peste, au xvIIIe siècle, et contre le choléra, au xlxe. On y lit l'inscription suivante

A DIEU TOUT PUISSANT ET TOUT MISÉRICORDIEUX A LA B. V. MARIE A SAINT VICTOR ET A SAINT ROCH
LE PEUPLE DE FONTVIEILLE
PROTÉGÉ ET RECONNAISSANT
1721 1833-1835
Cet oratoire possède deux niches qui renferment, l'une et l'autre, un bas-relief représentant saint Roch et saint Victor.

une mystification littéraire

Le fameux moulin de Daudet, classique moulin à vent bâti au sommet d'une petite colline, n'a, en fait, jamais été la demeure de l'écrivain. On l'a cependant transformé en un musée Daudet qui renferme de nombreuses pièces manuscrites de l'auteur des Lettres de mon moulin. Mais ces der­nières ont été écrites à Paris, en 1865.

la coquille des pèlerins

La route qui longe les ruines du château du Mont Paon, à 3 km à l'E. de Fontvieille par la RD 17, vous mènera à un très curieux vestige romain:

l'autel de la Coquille. Les Romains taillèrent cet autel dans la pierre tendre d'une carrière de la route des Baux, et l'ornèrent d'une coquille de Pecten, ou « Saint Jacques ». Plus tard, les pèlerins en route vers Compostelle, passant près de l'autel du mont Paon, y virent le reflet de leur quête spirituelle. Mais, avant d'être l'insigne des croisés de Galice, la coquille Saint-Jacques avait été iden­tifiée au berceau nacré de Vénus. La mythologie provençale lui avait, du reste, attribué une troi­sième fonction symbolique : celle de la fécondité, liée au culte des eaux de toutes les Alpilles.

de l'eau et de la farine

L'aqueduc romain de Barbegal, à 5 km au S. de Fontvieille par la RD 33, servait à conduire jusqu'à l'Arelate antique les eaux collectées au pied des Alpilles (voir ARLES). L'une de ses branches empruntait un canal en tranchée pour traverser la colline rocheuse, et fournissait en eau une mino­terie qui ne comptait pas moins de seize moulins. De ces installations considérables, puisque la minoterie fournissait en blé moulu toute la région d'Arles, il nous reste les deux séries de biefs et les chambres de meunerie. Les moulins de Barbegal peuvent être considérés comme la plus importante des usines hydrauliques construites par les Romains vers le IIIe siècle. Ils furent abandonnés deux cents ans plus tard, au moment des grandes invasions.

le mont des mystères

La route d'Arles à Fontvieille (RD 17) passe à l'O. du mont de Cordes et de son extraordinaire collection d'hypogées funéraires, l'un des lieux où s'est perpétué le mystère de la Provence antique.

Le mont de Cordes tout comme le mont Paon et la colline voisine de Montmajour était à l'origine, et demeura longtemps, un îlot rocheux. Jusqu'au Moyen Age, la plaine qui prolonge le flanc S. des Alpilles était un immense marécage où l'on ne se déplaçait qu'en bateau.

Les habitants, qui se nourrissaient presque exclusivement de poisson, occupaient toutes les éminences. Pendant l'époque protohistorique, et jusqu'à l'assèchement des marais, au Xle siècle, par les moines de Montmajour, ceux qui campaient sur ces hauteurs entouraient de soins particuliers leur bien le plus précieux: les morts de qualité.

Cette vénération fut à l'origine d'un extraordinaire temple de la Mort, creusé dans les profondeurs de la colline, et que nous connaissons aujourd'hui par les cinq hypogées funéraires qui ont survécu aux destructions et à l'usure du temps.

Cordoue-en-Provence

Les peuplades ligures qui déposèrent leurs osse­ments sous le roc de Cordes en furent chassées par les envahisseurs Sarrasins. En souvenir de Cordoue, leur patrie, ces derniers baptisèrent le lieu de leur campement du nom de Cordes. Puis, ils se jetèrent sur Arles.

Un travail de Ligures

Pour accéder à l'hypogée funéraire de Cordes (situé à l'intérieur d'un domaine privé; on ne visite que sur autorisation spéciale) il faut monter longtemps un sentier en lacets tracé dans des éboulis très anciens, écrasés de soleil. Parvenus sur le plateau, on suit l'arête de la colline qui domine la dépression d'Arles-Mouriès. Puis, au détour d'un buisson, le chemin préhistorique bifurque et s'arrête devant l'entrée d'une grotte artificielle, creusée à même le rocher. La grotte des Fées va livrer ses énigmes.

On y pénètre par un plan incliné. Longue de 45 m, la grotte a de 2 à 3 m de largeur. On ne sait ce qu'il faut admirer le plus, du travail cyclopéen de ces hommes qui, sans aucune machine, posèrent de telles pierres sur un tel couloir, ou de [a dispo­sition des lieux eux-mêmes. D'énormes dalles, régulièrement jointoyées, servent de plafond

elles semblent défier le temps et la destruction. Des signes gravés figurent sur les pierres; d'autres signes apparaissent au fond de la grotte, sur le pan de rocher taillé à vif qui obture le passage, mais ils sont difficilement lisibles. Les dessins du plafond représentent, selon certains, un zodiaque primitif; ceux de la paroi du fond évoquent la double spirale, symbole possible du taureau cornupète.

Quatre hypogées voisins

La grotte des Fées de Cordes est le plus impressionnant des hypogées provençaux, mais il en existe quatre autres, dissimulés dans les environs immédiats : ceux de Coutignargues, de Bounias, de la Source et du Castellet. On les trouvera, après avoir redescendu le mont de Cordes et franchi, au sud, les vestiges de l'enceinte préhistorique qui isolait la colline. Ceux de la Source et du Bounias sont entourés d'une rigole circulaire qui délimitait jadis le tumulus sous lequel ils étaient enfouis. L'hypogée de Coutignargues s'enfonce dans la terre meuble et non, comme les autres, dans le rocher. Une ancienne stèle gravée le signale à l'attention des curieux. Cet ensemble de tom­beaux grandioses a reçu le nom d'allées couvertes, lorsque Cazalis de Fondouce les découvrit et les décrivit à la fin du XIXe siècle (1).

Le menhir mâle de Coutignargues

L'hypogée de Coutignargues, en bordure de la RD 17, ne laisse pas d'intriguer. Il a été bouleversé à plusieurs reprises, sans doute par ces chercheurs de trésors qui, de tous temps, ont cru que ces amas de pierres étales recélaient le trésor des trésors, celui que gardait la Chèvre d'Or de la tradition.

Parmi ces pierres, parfois énormes, s'allonge un menhir renversé. Long de près de 3 m, il est fort bien taillé. Près de l'une de ses extrémités, on aperçoit une rainure circulaire, où certains ont cru distinguer un symbole phallique, d'autres la limite d'une tête stylisée; deux mains apparaî­traient même à la surface du corps, ce qui appa­renterait le mégalithe à ceux de Saint-Seruin, dont la figuration humaine ne peut être mise en doute. Mais cette hypothèse fait trop bon marché des dessins de type nettement sexuel qui sont gravés sur le rocher, à quelque distance de l'hypogée de Coutignargues, près de celui du Castellet.

Quelle que soit l'explication retenue, ce menhir a frappé les imaginations. Dressé, il devait avoir belle allure. La chronique nous apprend qu'il fut christianisé et devint saint Coutignardes.

Le soleil et la lune

L'hypogée du Castellet pose également des problèmes, à cause de nombreux signes qui n'ont pas encore tous été répertoriés et dont le déchiffre-ment se révèle délicat. Ces signes sont difficiles à distinguer au premier abord, à demi effacés sous une gangue de calcaire bleui, où des lichens posent de grandes taches jaunes. La plupart d'entre eux se rattachent à là forme appelée "sabots d'équidés".

On voit des «fers à cheval «, des cercles, des rouelles, des croix cerclées, c'est-à-dire un ensemble de symboles solaires. Mais on y trouve aussi, en grand nombre, des représentations très stylisées de vulves, identiques à celles qui appartiennent à tout l'univers néolithique. A la surface des rochers apparaissent également des cupules creusées, avec régularité, par la main de l'homme. Le caractère magique de tous ces signes, paraît certain si leur signification nous échappe encore.

La clé du mystère est au Portugal

Ces bassins et ces cupules, creusés à même le flanc du rocher, paraîtront peut-être une fantaisie de la nature. Pourtant, ce sont des hommes qui les ont sculptés. D'ailleurs, des manifestations rituelles identiques ont connu en Provence une diffusion particulièrement large et même plus loin puisque c'est au Portugal que Jean-Paul Clébert pense trouver la clé de cette énigme. Le sanctuaire de Panojas, dans le nord du Portugal, présente une inscription gravée en latin sur le rocher, et qui atteste la survivance, à une époque post-néolithique, d'un culte préhistorique. Cette inscription, relevée et traduite par J. Toutain, dévoile l'usage de ces cavités sculptées

" G.C.C. Rufinus, dont le voeu a été exaucé, a consacré aux dieux et aux déesses, ainsi qu'à toutes les divinités des Lapiteae, en même temps que ce sanctuaire, le bassin éternel dans lequel les victimes sont brûlées conformément à la promesse faîte. » Ici sont consacrées aux dieux les victimes qui y sont abattues; leurs entrailles y sont brûlées dans les bassins rectangulaires et leur sang se répand dans les petits bassins ronds qui sont placés à côté.

G.C.C. Rufinus, dont le voeu a été exaucé, a consacré ce bassin aux dieux, comme il l'avait promis, ce sanctuaire et ce bassin où se mêlent les offrandes."

Il s'agit là d'un texte particulièrement révélateur, et qui s'applique sans équivoque à l'ensemble des rochers à cupules trouvés en Provence. Ces rochers sont souvent associés à des tumuli funé­raires. Plus souvent encore, on les trouve à proxi­mité des chemins de transhumance, les « drailles «, qui, ici, contournaient les Alpilles. Ainsi, lié à une civilisation essentiellement pastorale, ce culte remonte à l'Age du Fer Il, peut-être même au Bronze moyen, et paraît s'être prolongé jusqu'à l'époque romaine.

Des vertèbres et des coquilles

On a trouvé, à l'intérieur des hypogées de Cordes, près de cinq cents vertèbres de poissons, volon­tairement choisies en fonction de leur taille, et dont l'hypophyse avait été retirée. Auprès de ces étranges squelettes, se trouvaient des coquilles d'escargots, percées de deux trous. Ces coquilles, semble-t-il, étaient cousues sur les vêtements pour servir de parure, ainsi qu'en témoigne la place qu'occupaient sur les squelettes humains les coquillages découverts dans d'autres sépultures (voir BONNIEUX et MENTON).

Les premiers explorateurs de ces hypogées ne semblent guère avoir prêté attention à ces parures chargées de potentiel magique. Ils ont, en revanche, collecté soigneusement les outils et objets préhistoriques qui, en grand nombre, jonchaient le sol. Ce qui nous est parvenu reste pauvre quelques silex, des maillets à rainure, comparables à ceux que fabriquèrent les ateliers de Murs, en Vaucluse, et qui ont servi à creuser ces formidables tranchées.

Les Baux de Provence

  Un décor fantastique

Si vous arrivez aux Baux par la RD 27, vous serez brutalement plongé dans un décor de sinistre légende. Quelques pins rachitiques peuvent à peine racheter l'austérité de ces lieux qui, dit-on, ont inspiré Dante Alighieri. Les pics rongés par la méchanceté des vents, les crevasses diaboliques, les sépultures venues du fond des âges, tout concourt ici à faire naître cette impression étouffante qui étreint le visiteur. Un oppidum est encore visible, au nord du col de la Vayède. C'est celui des Bringasses. On y accède par un sentier de chèvres pour se trouver brusquement au milieu de taillis sauvages qui mordent chaque jour davantage sur une sorte d'aire encore entourée de restes de remparts. On admirera cet oppidum creusé à même le roc, vestige saisissant de la ténacité des premiers Baussenques.

 Ticket pour les enfers

L'oppidum des Bringasses est certainement situé sur une station préhistorique. Les hommes de l'âge du fer et de l'âge du bronze, attirés par les innombrables possibilités d'habitation qu'offraient les grottes de la région et leurs escarpements inattaquables, ont laissé de nombreuses traces de leur présence. Voici un guerrier enfoui avec son casque de bronze; voici un mort des plus communs serrant entre ses dents une pièce de cuivre, prix d'un ticket pour les enfers. Des monnaies ont été retrouvées un peu partout, et jusque dans le crâne d'un autre défunt!

 Des squelettes démontables

On admet maintenant que les Bringassiens devaient parler le ligure et le désuviate, bien que l'on ignore tout de ces langues. Diodore de Sicile, venu de fort loin pour les examiner, nous dit :

Ils passent ordinairement la nuit couchés à plate-terre, rarement dans des cabanes, mais plus souvent dans des cavernes creusées naturellement et capables de les garantir de toutes les injures de l'air. e Au moment où les premiers Grecs envahissent les comptoirs de la Basse Provence, les Bringassiens s'aventurent à découvert sur l'éperon même des Baux. De Bringassiens, ils deviendront ainsi Baussenques. En dehors du rempart qui ceint la pointe Nord, ils ont laissé deux étonnants cimetières : l'un préromain, l'autre gallo-romain. Certaines tombes vous surprendront par leur petitesse : ce ne sont pas des tombes d'enfants, mais des boîtes contenant des ossements d'adultes démontés, à cause du manque de place, et soigneusement rangés. Au-dessus des sépultures, d'habiles rigoles préservaient à la fois les défunts d'un pourrissement prématuré et les vivants d'une humidité désagréable.  


      Marius et la devineresse blonde

Sous le donjon à demi démoli, se trouve un rocher pointu contre lequel s'adosse un toit d'origine récente. Il porte un étrange bas-relief, dit les Trémaïé, qui figure trois personnages assez énigmatiques, puisque certains y voient les saintes Maries, et d'autres le général romain Marius, sa femme Julia et sa devineresse attitrée : Marthe. Cette Marthe, salyenne qui jouera un grand rôle dans la bataille de Pourrières , est ainsi décrite par Plutarque: " On la voyait tous les jours se promener en litière dans les camps, et lorsqu'elle allait assister aux sacrifices, elle avait une grande mante de pourpre qui s'attachait à sa gorge avec des agrafes, et elle portait à la main une pique environnée de bandelettes et de couronnes de fleurs. " C'était une fille du pays qui avait su s'attacher, par ses charmes physiques ou les bienfaits de sa sorcellerie (ou les deux), la faveur du général romain et de son épouse. Peut-être aussi Marius subissait-il l'influence des cérémonies salyennes auxquelles il aurait assisté à La Roque Pertuse ou à Mouriès.

De la pythonisse blonde, il ne reste que ce rocher gravé où le bon peuple voit les trois Maries, ou les trois Manus. Encore s'agit-il, peut-être, en définitive, d'une stèle votive gallo-romaine perpétuant le souvenir d'une riche famille des Baux.

Le bas-relief des Trémaïé n'est pas le seul vestige de ce culte populaire. A 250 m au S. se dresse un autre rocher gravé, mais moins bien conservé, que l'on nomme les Gaïé : ce sont deux personnages vêtus de toges. Les inscriptions y sont difficilement déchiffrables. Néanmoins, les spécialistes y voient un monument funéraire élevé par un certain Montanus à ses parents. Mais ce nom de Gaïès vient de ce que les habitants croyaient y reconnaître et y vénéraient - Caïus Marius.


  L'étoile de Balthazar

Enfin, les seigneurs des Baux prirent possession de l'antique piton et planèrent longtemps, toutes serres ouvertes, au-dessus de ces riches régions. Ils prétendaient descendre des Baltes, non des habitants de la Baltique moderne, mais des hardis, rejetons sacrés d'une redoutable famille de Wisigoths.

Les seigneurs des Baux portaient sur leurs armes l'étoile à seize rais, comète mystérieuse dont les héraldistes ignorent l'origine. La tradition populaire y voit l'étoile du roi mage Balthazar, dont ces princes voulaient aussi tirer leur sang. A ,l'asard Bautezar! criaient-ils fièrement. Par une rencontre des plus inattendues, cette étoile était également l'emblème des Tziganes qui l'avaient apportée d'Orient. Pour les Provençaux, du reste, il n'y a pas ici l'ombre d'un mystère : Balthazar est bien venu aux Baux. Quand et comment, nul ne le sait, mais de jeunes garçons portent encore son nom.  

 Le trou des Fées

Dans les éboulis proches du Val d'Enfer, s'ouvre le Trau di Fado, le trou des Fées, la plus spectaculaire des grottes baussenques, et l'antre de la sorcière Tavèn. Pour la trouver, il faut emprunter le petit sentier qui monte sur le baou de Costapera, en partant du pavillon de la Reine Jeanne (en réalité, un kiosque de jardin que fit construire Jeanne de Quiqueran en 1581), dans le vallon de la Fontaine.

les Baux de Provence légendes et mystères


 Une mine peu commune

Le premier creux, à l'entrée de la grotte, véritable patinoire d'éboulis, mène à un terre-plein, lou recatadou de la ratopenado, l'antichambre de la chauve souris. Les « ratepenades « avaient fait de la grotte leur repaire. Elles y pullulaient véritablement, au point qu'on pensa un moment exploiter industriellement leur guano comme engrais. On fora un puits d'extraction, encore visible, mais les travaux en restèrent là. Du reste, li ratapenado soun li mousco de l'enfer: les chauves-souris sont les mouches de l'enfer, disent encore les enfants du pays, ce qui suffit à éloigner les mineurs les plus aguerris. 


  L'antre des sortilèges

Au bout d'un couloir obscur long de vingt pas. vous trouverez lou resauilhadou de Vincên e Miréïo. la glissade de Vincent et Mireille, souvenir souriant du poème de Mistral. Un peu plus loin, la grotte de Tavèn vous attend, limitée par un puits à sec, mais profond de six mètres. C'est là que se tenait la masco, la dins li sounge envoulido, envoilée dans les rêves. En face, s'ouvrent deux goulets. Celui de droite mène à la cafourno de la chauchoviéïo, la caverne du chauche-vieille, ou cauchemar. Par le Pas de l'Agneau Noir, on débouche dans le cul-de-sac de l'Escounjur, ou de l'exorcisme. Contre le mur, dans le trou des Sept Chats, la sorcière préparait ses philtres.

  Le labyrinthe de la bête noire

Dans l'autre couloir, trône une épaisse stalagmite qui figure le sarcophage de Tavèn. Ce corridor

de train fantôme, long de quarante mètres, mène. par la chambre de la Mandragore, à la gorge zigzaguante des Escaravas, ou scarabées. Si vous avez le courage de vous enfoncer plus loin encore dans ces humides ténèbres où le moindre cri prend une résonance maléfique, et la moindre glissade semble une facétie de sorcière incommode, vous pourrez visiter la caumo di trevan, cave des fantômes, et le Pas de la Bambaroucho, c'est-à-dire de la Bête Noire. Ce labyrinthe parfait, dont on dit qu'il communique avec bien d'autres souterrains de la région, fut jadis habité. De la mollasse marine qui le tapisse, on a retiré des ossements humains et des vestiges de l'âge de pierre.

Un trésor de petite Chèvre

Plus près de nous, un homme seul mais que la légende déifia, trouva le courage d'aller jusqu'au fond du labyrinthe. Il se nommait Abd al-Rhaman. Septième walli d'Espagne, ce maure tenta de s'emparer de la citadelle, mais fut vaincu par les indigènes aux environs de Fretta, ville imaginaire qui pourrait se situer aux alentours de Saint-Rémy-de-Provence.

« Chargé d'un immense butin, écrit D. Poullinet, il voulut cacher en un lieu sûr dans une des nombreuses grottes des Alpilles, le plus précieux de son trésor. Donc au milieu de la nuit, accompagné de quelques serviteurs fidèles, Abdérame se dirigea vers une des grottes qui se trouvent dans le vallon baussenc. Là, à une profondeur jusqu'à nos jours inconnue, le chef maure, pensant revenir bientôt, cacha tout un monceau d'or et de pierreries. « (1) Abd al-Rhaman n'est jamais revenu et depuis sa mort probable personne n'a pu découvrir la cachette.

Mais ce trésor, dont personne ne doute ici, est maintenant gardé par cette Chèvre d'Or qui fait tant parler d'elle dans tous les lieux provençaux de magie. Près de Baumanière, dans le vallon, elle lèche les murs qui lui offrent la saveur du salpêtre; elle tourne et retourne dans les carrières abandonnées; elle efface à grands coups de sabots les symboles sexuels que des passants aux yeux égarés ont fait surgir des angles de la pierre. Craignez la Chèvre d'Or, mais ne la fuyez pas elle seule détient les clefs des innombrables trésors de la Provence.

Abbaye de Montmajour

Notre Dame des Marécages

Entre les pins et les rizières se dresse, sur une colline, l'abbaye romane de Montmajour, l'une des plus belles de provence. Les bénédictins, qui avaient hérité le site d'une dame joliment prénommée Teucinde, commencèrent à l'élever au Xe siècle, époque qui parait trop peu éloignée aux yeux des historiens amateurs : pour les uns, elle remonterait au temps de saint Trophime, mais ce n'est qu'une tradition récente; selon d'autres, Childebert .1er, fils de Clovis, chassant aux environs de Cordes, aurait rencontré une troupe de religieux réduits à vivre dans les bois : e Ce, dit la chronique, esmeut le roi à dévotion et leur fist bastir dans la montagne une maison pour leur retraite.
Ces légendes, pourtant, ne mentent qu'à demi:

depuis la nuit des temps, Montmajour semble bien avoir été considéré comme un lieu sacré. Sa butte fut occupée par les populations préhistoriques, puis par les Celtes, enfin par les Romains, avant de devenir le séjour des moines, envoyés par Louis le Gros pour défricher les marécages des alentours.


Les bénédictins de Montmajour mirent deux siècles entiers pour assainir l'endroit. Au cours de ce travail, ils découvrirent les ossements de ceux qui les avaient précédés sur la butte sacrée. Les tombes qui entourent l'abbaye sont creusées comme des baignoires funèbres dans la roche bleue, avec un coussinet de pierre pour soutenir la nuque du défunt. l"es plus petites ne sont pas, comme on l'a cru, des tombes d'enfants, mais des réceptacles où l'on recueillait, pêle-mêle, les restes épars des morts les plus anciens. Deux de ces tombes, sous le portique de la chapelle, symboliseraient l'une la mort, l'autre la nature. Creusé lui aussi dans le roc, une sorte de siège vous sera désigné comme le confessional de saint Trophime, c'est-à-dire la cellule de cet ermite qui, dit-on, se serait réfugié à Montmajour au temps de la persécution.

Creusée elle aussi à même le roc, vous verrez au pied du donjon la chapelle Saint Pierre, en partie souterraine et contemporaine des débuts de l'abbaye. Accordée à l'étrangeté de ce monument, une tradi­tion en fait l'habitacle d'un morne mystérieux, au nom ignoré, mais qui aurait occupé le plus haut rang dans la hiérarchie bénédictine.

Dans le cloître, qui date de la fin du XIIe siècle, vous ferez l'inventaire du bestiaire fabuleux sculpté sur les chapiteaux: la Tarasque, la Salamandre, un cavalier assailli par un hon, le Soleil, le Mistral joufflu, Jonas et la Baleine, Salomon et la reine de Saba, etc. Le plus mystérieux de ces personnages est, sans doute, un homme assis caressant deux chimères à tête de bélier qui sont peut-être "les instruments de son art".

Saint Etienne du Grès

Un dimanche bien occupé

La procession des Rogatiolls se déroule le dinianche qui précède l'Ascension. De la paroisse de Saint­ Etienne-du-Grès, on transporte solennellement jusqu'à la chapelle Notre-Dame-du-Château une statue de la Vierge, baptisée La Belle Briançonne. Le soir, on l'emporte dans l'église Sainte-Marthe de Tarascon où elle demeure pendant quarante jours. Ce surnom de Briançonne lui aurait été donné au XIVe siècle, lorsque les habitants de Briançon, fuyant l'hérésie vaudoise, l'auraient cachée dans cette chapelle. Cette tradition se retrouve également dans le nom d'une chapelle qui s'élevait sur un rocher voisin et qui a disparu aujourd'hui : Saint-Michel-de-Briançon.

Au XVIIIe siècle, les confréries tarasconnaises des paysans, des bergers et des portefaix participaient à cette fête : elle était alors l'occasion de danses profanes, à chaque station de la procession. Garçons et filles passaient la nuit sur l'herbe, reprenaient au matin leurs farandoles et couraient se plonger dans la fontaine de Fontchâteau.

On célèbre saint Eloi, patron des maréchaux-ferrants, le dimanche qui suit sa fête. Une charrette chargée de verdure parcourt les rues du village en musique. Sur le « gaiardet « , sorte de longue perche, sont accrochées des brides et des muselières que l'on met aux enchères au bénéfice de la confrérie.

Mouriès

Un cimetière de l'âge du fer

Mouriès était à l'époque gallo-romaine la ville de Tericias, mentionnée sur la carte de Peutinger. Mais, avant même la fondation de cette cité, on y trouvait déjà un sanctuaire, le plus ancien de la Provence et l'un des plus anciens de toute la Gaule. Ce sanctuaire, parfois attribué aux Salyens, mais sans preuve décisive, est situé au lieu dit les Caisses de Servanes, un plateau encaissé, situé au N. du village actuel, vers les Alpilles. Il comportait un cimetière de l'époque hallstattienne de l'âge du fer, dont les vestiges ont été retrouvés sous forme de stèles remployées dans les remparts d'un oppidum celtoligure du Ive siècle avant notre ère.

Cheval pour l'Au-delà

Ces stèles sont les premières en Gaule où les figures aient été gravées à la pointe-mousse. On y voit figurés des chevaux et des cavaliers qui révèlent la pratique d'un rituel chtonien : en effet, le cheval assure le passage des âmes dans l'Au-delà. Les che­vaux de Mouriès, à long cou et à ample queue, sont montés par des cavaliers dont la silhouette évoque, volontairement ou non, un sablier. La facture, primitive mais fort belle, n'est pas sans évoquer l'art du Val Camonica et du Mont Bego (voir TENDE). L'un des animaux porte trois cornes. Les sujets sont disposés dans tous les sens, un peu comme des ex-voto.Cette nécropole, étudiée par Fernand Benoît (1), comportait aussi un portique avec des piliers de pierre supportant des linteaux et une toiture de roseaux et de branchages cimentés par de l'argile. Vous pourrez voir, au musée Borély de Marseille, la reconstitution de cet ensemble où l'on s'accorde a' voir le plus ancien monument religieux connu de la Gaule.

Eygalières

Une mine d'armes préhistoriques

Les camères de pierre dure ont fait jadis la fortune de ce bourg isolé sur sa colline. Du silex, les carriers d'Eygalières ont tiré une quantité extraordinaire d'arrnes et d'outils que vous aurez sans doute la chance de retrouver, enfouis sous terre, le long des sentiers, au quartier de Baumo sourno, la grotte obscure.

Pour saluer l'eau de source

Le château fort, aujourd'hui en ruine, possédait un puits que les Romains, dit-on, taillèrent dans le roc. Cette obsession de l'eau, propre à tout pays aride, remonte d'ailleurs beaucoup plus loin dans le temps à l'âge des cavernes, une source jaillit à cet endroit, que divinisèrent alors les pasteurs du néolithique. A partir du XIIIe siècle, la source (ou son emplacement présumé) devint un lieu de pèle­rinage chrétien, le jour de Pâques. Mais l'ancien culte païen de l'eau ne disparut pas tout à fait une stèle, consacrée à la déesse-mère, servit long­temps de bénitier aux fidèles.

Une cloche volée

Vous irez, par le chemin qui sort du village (RD 24 B) jusqu'à la petite chapelle Saint Sixte, élevée sur un monticule, dans la plaine battue par les vents. Là vécut en solitaire un ermite qui n'avait pour toute compagnie qu'une cloche. Des maraudeurs vinrent la lui voler, une nuit de ténèbres. Depuis lors, un ange-girouette entend, triste et seul, siffler le vent sur le clocher de la chapelle.

Eyguières & Lamanon

Un texte gaulois

L'ancien Caslrum de Aquaria doit son nom aux fontaines nées des Alpilles. Les hommes de la préhistoire y enterraient déjà leurs morts, les pieds tournés vers le nord et les bras repliés. Sur les hauteurs de Costefêre, deux grottes furent habitées : la grotte de sainte Cécile et la grotte de saint Cerf.

Dans l'importante nécropole gallo-grecque du Mont-Menu, on a trouvé une plaque de plomb ornée de figures triangulaires sur ses deux faces. C'est une tabula devotionis. On sait que l'auteur de l'inscription s'adresse aux dieux infernaux, mais on n'a pas encore pu déchiffrer son message. Selon C. Jullian, ce texte serait le premier document de quelque étendue qui nous laisse supposer l'alphabet (à défaut de l'idiome) de certaines populations de la vallée inférieure du Rhône. Cette plaque est conservée au musée de l'Emperi, à Salon.

Un terrier dans un crâne

Le vallon des Vignes, dans le massif du Deffend, a livré une tombe préhistorique contenant un squelette orienté est-ouest. Ce squelette était dans un parfait état de conservation, à l'exception du péroné gauche, manquant, et de la face, détruite par le passage d'un terrier. Près de la tête, se trouvait un petit vase intact.

Le château des poètes

Au-dessus de la route qui conduit à Orgon, à l'extrémité d'un chemin (privé) indiqué par le bel oratoire Notre-Dame, se dressent les ruines altières du Castellas de Roquernartine, ancien poste de péage des comtes de Provence.

Au XIII siècle, ce château était le rendez-vous de la boune société du pays. Le seigneur accueillait volontiers les étrangers et donnait des fêtes bril­lantes auxquelles participaient de nombreux troubadours et poètes courtois. On raconte, à ce propos, que Pierre de Châteauneuf, l'un des plus beaux esprits de la cour de Raymond Béranger, à son retour de Roquemartine, « fut pris par quelques larrons qui brigandaient les passants, et après l'avoir démonté et ôté son argent et dépouillé jusqu'à la chemise, voulaient le tuer; le poète les pria de lui faire cette grâce d'ouir une chanson qu'il dirait avant de mourir; ce qu'ils firent. Il se mit à chanter sur sa lyre un chant qu'il fit promp­tement à la louange de ces brigands, Si qu'ils furent contraints de lui rendre son argent, son cheval et ses accoutrements, Si grand plaisir prirent à la douceur de sa poésie «. (1) En 1384, le château fut pris et pillé par les Tuchins, bandits peu sensibles à la poésie. ils n'y laissèrent que des ruines et des larmes.

Arles

Cupules mystérieuses

D'autre p art, c'est le seul cimetière connu de France où I 'on ait continué, au-delà de la première période chrétienne, à marquer les sarcophages d'un très antique symbole funéraire : la cupule, dont la signification nous demeure mystérieuse. Ce sont des trous réguliers, hémisphériques, profonds de deux à trois centimètres, larges de trois ou quatre. Peut-être, à l'origine, godets à huile ou lampes cultuelles primitives, ces cupules ont perdu par la suite tout sens utilitaire, puisqu'on les trouve même sur des parois verticales.

Fort répandus dans toute la civilisation méga­lithique, puis partout délaissés, ces symboles abon­dent sur les sarcophages gallo-romains des Alys­camps. Les premiers chrétiens d'Arles, quand ils utilisaient un ancien tombeau païen pour ensevelir un des leurs, ce qui était fréquent, « christiani­saient « les cupules par des gravures cruciformes, surtout quand leur position verticale excluait toute idée d'utilisation pratique. Or, s'ils leur accor­daient encore assez de pouvoir pour tenter de les dissimuler ainsi, c'est bien que le souveuir du vieux sens religieux, des vieux cultes païens, n'était pas complètement effacé. Plus tard, les chrétiens eux-mêmes adoptèrent la cupule, au point de la transformer en un petit bénitier'.

un disciple du Christ pour Arles

Un jour, Théodoric convoqua saint Césaire, archevêque d'Arles, parce qu'il avait des reprochés à lui transmettre : on l'accusait (à tort, du reste, comme on l'a vu) de comploter avec les Francs et les Burgondes catholiques contre les Goths aryens. On raconte qu'en le voyant entrer le grand empereur ostrogoth fut saisi d'un tel respect qu'il se leva de son trône pour aller s'incliner devant lui. Le rayonnement et l'autorité de l'archevêque étaient Si grands qu'ils parvinrent à imposer le fragile privilège primatial accordé à l'église d'Arles grâce à Constance III. Mais à sa mort cette primauté fut de nouveau âprement disputée. On s'efforça donc de démontrer aux autres églises de Provence que la chrétienté d'Arles était la plus ancienne et la plus prestigieuse. Or les textes ne permettaient pas de dresser la liste de ses évêques au-delà d'un certain Marcianus, cité en 245 par saint Cyprien comme hérétique. Cette ancienneté, pourtant fort honorable, puisque les premières inscriptions chré­tiennes de Provence datent du iv5 siècle, parut insuffisante. On voulut rattacher l'église arlésienne aux premiers disciples du Christ et lui donner un patron plus glorieux. C'est ainsi que naquit saint Trophime.

Le genou divin

Saint Trophime (le nourricier) était selon les uns disciple de saint Paul, selon les autres compagnon de Gamaliel, en tous les cas cousin de saint Etienne, premier martyr chrétien. Quand son parent mourut, il recueillit sa tête. En 46 après J.-C., Pierre et Paul eux-mêmes l'envoyèrent évangéliser les Gaules. Il partit donc, non sans emporter sa précieuse relique et, coïncidence, débarqua en Provence en compagnie de sainte Marie-Madeleine, de sainte Marthe et de saint Lazare. Remontant le Rhône, il vint convertir Arles, dont il devint le premier évêque. C'est alors qu'il décida de consacrer aux Alyscamps une sépulture réservée aux chrétiens. Ce fut son premier acte sacerdotal.

Pour procéder à cette cérémonie, il convoqua sept autres évêques, tous pris parmi les soixante-douze premiers disciples du Christ: saint Maximin d'Aix, saint Saturnin de Toulouse, saint Martial de Limoges, saint Eutrope d'Orange, saint Fronton de Périgueux et saint Serge de Narbonne. Jésus apparut alors au milieu des saints évêques et bénit lui-même le cimetière, en fléchissant ses genoux dont l'empreinte resta marquée sur une pierre: c Laissant en terre des marques et vestiges pour preuve de cette vérité dans les rocs qui sont dans ledit cime­tière, lesquelles marques se voient encore aujour­d'hui, sous la marque et authentique forme de son saint pied et genou. (1)

La précieuse pierre est ensuite devenue l'autel de la chapelle des Paysans, entre Arles et Pont­-de-Crau. A l'emplacement du miracle, sur la route de Marseille, à l'entrée de la ville, on consacra une chapelle, dite la Genouillade, qui, ruinée, fut rele­vée au xvle siècle. il ne reste rien du monument primitif.

Les diables dans l'étang

En bénissant le cimetière, le Christ en chassa les démons et promit de garder à jamais de leurs malé­fices les morts qui y reposeraient. Mais d'autres créatures diaboliques hantaient l'étang de Mal­crozet, le trou maudit, qui longeait les Alyscamps rien ne restait vivant dans ses eaux ni sur ses rives, et tous ceux qui s'en approchaient y étaient préci­pités. Saint Trophime chassa les esprits malfaisants et l'étang se remplit miraculeusement de poissons en si grand nombre que toute la ville put s'en nourrir.

Puis, à l'endroit où s'étaient retrouvés les évê­ques, le saint consacra une chapelle, Notre-Dame-de-Grâce, sur l'emplacement de laquelle allait être élevée la basilique Saint-Honorat. Notre-Dame-de-Grâce était représentée par une vierge noire que l'on attribuait à saint Trophime lui-même, et par une statue en argent. Toutes deux disparurent et furent remplacées par une statue de marbre. Cette dernière, en 1793, brisa les jambes d'un pro­fanateur au moment où il portait la main sur elle. Le peuple cria au miracle et l'on transféra, avec honneur, à la cathédrale, la vierge vindicative.

Des tonneaux pour cercueils

Nombreux furent les chrétiens qui voulurent dor­mir leur dernier sommeil dans cette terre miracu­leuse, protégée par saint Trophime et la vierge Deipare, gardée du démon, bénie par le Christ lui-même, enfin, comme une pierre marquée en portait témoignage. Tous ces morts n'étaient pas Arlésiens, bien au contraire le Rhône apportait les défunts que ses riverains lui confiaient, enfermés dans des tonneaux enduits de poix et portant avec eux l'obole destinée à payer le droit de mortellage ». Gervais de Tilbury ajoute que ces étranges vais­seaux, que la main de Dieu conduisait, venaient d'eux-mêmes aborder aux rivages sacrés. il dit encore qu'un jour des jeunes gens de Beaucaire dépouillèrent un mort de l'argent qu'il portait. Le tonneau mortuaire revint alors sans cesse sur les lieux du vol, malgré le courant. Ce prodige alerta les autorités qui découvrirent les coupables et les punirent sévèrement.

Un cimetière colossal

Il y eut bientôt tant de morts que l'on dut les serrer, puis les entasser on superposa ainsi cinq couches successives. La vogue des Alyscamps décrut pourtant au xIIe siècle quand on transféra les restes de saint Trophime à la cathédrale. Mais le cimetière miraculeux, célèbre dans toute la chré­tienté, resta un lieu de pèlerinage très important. On s'y rendait en foule, notamment pendant le carême. Du reste, jusqu'à la veille de la Révolution, de multiples indulgences sanctionnèrent ces dévo­tions. De siècle en siècle, on vit s'élever de nom­breux sanctuaires on compta, parait-il, jusqu'à trente chapelles. Mais au début du xlxe siècle, il n en restait plus que douze, presque toutes en ruine.

Parallèlement à la croissance des Alyscamps, le cycle légendaire s'enrichit. On disait que saint Denys l'Aréopagite était venu vrir saint Trophime et avait fondé une chapelle, à Saint-Pierre-de­-Mouleyres, sur les ruines d'un temple de Mars. On cherchait sur un sarcophage l'épitaphe de saint Polycarpe. La mère de saint Quenin, évêque de Vaison, y avait entendu un concert d'anges l'aver­tir qu'elle serait la mère d'un saint. Mieux encore dans la nuit de la Toussaint, le Christ y venait dire la messe des morts avec les anges et tous les saints d'Arles!

Saint Genès devient saint Honorat

Le centre du culte, aux Alyscamps, demeurait l'ancienne basilique Saint-Genès. Construite vers 600, ravagée en 735 lors de l'occupation sarrasine, elle avait été relevée une première fois au XIe siècle. Vers 1200, les voûtes menaçant de s'effondrer, elle fut reconstruite à nouveau et dédiée à saint Hono­rat. Malheureusement, malgré des appels pressants, l'archevêque ne put réunir tous les fonds dont il avait besoin, Si bien que l'ouvrage ne fut pas achevé. En revanche, ses possibilités cultuelles se multiplièrent. A saint Genès, dont le sarcophage et l'eau miraculeuse étaient toujours l'objet de la même vénération, vinrent se joindre : les reliques des saints évêques, sainte Dorothée et l'archevêque Rotland, puis saint Trophime et Notre-Dame-de-Grâce. Comme on le sait déjà, saint Trophime fut plus tard transféré à la cathédrale.

Les Minimes prirent possession de Saint-Honorat au xvlle siècle. En 1715, ils firent procéder à une dernière restauration, à l'occasion de laquelle la crypte sacrée, seul reste de la construction primitive, fut obstruée. Ils firent également de Saint-Honorat un véritable musée d'art antique en y réunissant les plus beaux sarcophages païens ou chrétiens trou­vés aux Alyscamps et de nombreux fragments antiques, dont un ensemble de neuf danseuses pro­venant sans doute du théâtre. Ce musée. se prolongeait, en plein air, par une allée de sarcophages dont quelques-uns, trouvés sur place, occupaient les lieux depuis le Moyen Age.

Comme une nuée de sauterelles

Saint-Honorat fut pillée en 1793, et les collections des Minimes détruites ou dispersées. L'église, heureusement, subsista. Mais, de nos jours, il ne reste à peu près plus rien d'autre de la grande cité des morts, célèbre dans tout le monde chrétien. Elle fut pillée par les chercheurs de trésors et, plus encore, par les amateurs d'antiquités qui y vinrent nombreux, à partir de la Renaissance, enrichir leurs collections personnelles. Au début du siècle dernier, elle restait encore un lieu sacré d'une émou­vante mélancolie, jonché de ruines et de broussailles. Sous Louis-Philippe, une compagnie de chemin de fer vint y construire des entrepôts et des ateliers de réparations.

Aujourd'hui, seule demeure une belle allée de sarcophages, le long de l'avenue qui conduit à Saint-Honorat et autour de l'église elle-même. Les chemins de fer ont dévoré les dieux.

Les romans d'Arles

Occupée par les Sarrasins en 730, Arles fut déli­rée par Charles Martel en 735. Cet épisode de

l'histoire locale a donné naissance à un cycle arlésien de chansons de gestes. Le poème des Alys­camps, qui connut au xIIIe siècle une large diffusion, chante la grande bataille de Guillaume d'Orange contre les infidèles dans la plaine d'Arles; la mort de son neveu Vivien, jeune, beau, vaillant, pur et pieux, touchant prototype du chevalier chrétien, dut faire verser les larmes. La geste de Girart de Roussillon raconte la victoire du preux sur les païens à Montmajour. De nombreux poèmes font de Charlemagne le héros de la bataille : le Roman d'Arles, la Vie de saint Honorat, la Kaiser chronik allemande, par exemple.

Deux Charles pour un aqueduc

La Kaiser chronik, d'après un manuscrit de 1373 qui appartint au marquis de Sade, dit que Charle­magne fit le siège d'Arles sans succès pendant sept ans, parce que la ville était ravitaillée par un canal souterrain. Il s'en aperçut enfin et le fit détourner. Cependant, il fallut prendre la ville d'assaut, et le combat fut Si rude, Si meurtrier, qu'on ne pou­vait distinguer les chrétiens des mahométans pour les ensevelir. Mais Dieu reconnut les siens : il fit miraculeusement apparaître des cercueils de pierre bien ordonnés dans lesquels se trouvèrent rassem­blées les dépouilles chrétiennes. La tradition popu­laire, reprenant le récit de ces funérailles, ajouta que les âmes des Sarrasins privés de sépultures hantèrent les Alyscamps où les compagnons de Charlemagne dormaient en paix. La première par­tie de cette histoire fantastique repose sur un fait réel : car, pour réduire la ville aux mains des Sarrasins, Charles Martel détruisit l'aqueduc romain qui, jusqu'en 735, avait continué à alimenter la cité en eau pure.

On raconte aussi que Roland et les douze pairs avaient été enterrés aux Alyscamps, et que Charle­magne avait fondé la chapelle Sainte-Croix pour commémorer sa victoire. L'Arioste, enfin, acheva de donner au cycle arlésien une célébrité mondiale.

La légende emporta les saints eux-mêmes dans son souffle : au XIIIe siècle, saint Genès devint un neveu de l'empereur à la barbe fleurie pour le cou­vent de Saint-Ginès de Xara, à Carthagène; saint Honorat, de son côté, fut tenu pour un compagnon d'armes de Vivien il aurait même délivré Pépin le Bref et Charlemagne à Tolède où les Sarrasins les retenaient prisonniers, et se serait voué, plus tard, à l'entretien de la tombe de Vivien que l'on montrait aux Alyscamps près de celle de l'arche­vêque Turpin.

Le prix d'un archevêque

On crut enfin que la Tour de Roland rappelait le neveu de Charlemagne. En réalité, c'est à l'arche­vêque Rotland qu'elle doit son nom, à tort du reste, puisqu'elle est l'unique vestige des fortifi­cations établies, pendant l'occupation arabe, par Abd al-Rhaman.

L'archevêque Rotland restaura le monastère fondé par saint Césaire autour de l'ancienne cathé­drale puis ruiné lors de la guerre de 735, et défendit Arles et la Camargue contre les pillards arabes. Il fut fait prisonnier au cours d'un raid sarrasin sur Arles, et l'ennemi réclama, pour le rendre, une énorme rançon que les Arlésiens réussirent non sans mal à réunir. Quand leurs ambassadeurs atteignirent l'endroit convenu, l'archevêque les a ~tendait, assis face au Rhône, hiératique, crossé, mitré, revêtu de tous ses ornements épiscopaux et raidi dans les plis somptueux de sa chape. Les Sarrasins encaissèrent l'argent et s~ retirèrent aussi-tôt. Les Arlésiens s'approchèrent alors respectueuse­ment du captif qui les attendait toujours, droit, immobile et silencieux. Surpris, ils se hasardèrent à le toucher il s'affaissa entre leurs bras. On ne leur avait rendu que son cadavre.

A chacun son saint

Toutes les reliques d'Arles n'étaient pas aux Alyscamps, bien au contraire : aucune ville de Provence ne fut plus riche en saints et ne les entoura d'un culte plus fervent.

Le corps de saint Roch appartenait aux Trini­taires, qui en distribuaient des fragments pendant les épidémies de peste. Saint Antoine le Cénobite demeurait à Saint-Julien (qui finit par prendre son nom). Saint Sébastien résidait chez les Domi­nicains. Le crâne de saint Etienne, portant les marques visibles de sa lapidation, retrouvé dans la tombe de saint Trophime, fut porté, avec les restes de son cousin, à la cathédrale. La mâchoire de saint Marc, enfin, précieux cadeau de la Répu­blique de Venise, reposait à la Major. De nom­breuses reliques de moindre importance étaient conservées dans les couvents, les chapelles, les ora­toires.

Le capitaine de la ville et ses gendarmes assu­raient la garde de ces funèbres trésors, pour lesquels on se battait parfois. En 1493, par exemple, l'abbaye de Saint-Antoine4e-Viennois, doublement forte d'une bulle papale et d'un édit royal qui lui donnaient raison, réclama les reliques de saint Antoine à l'abbaye de Montmajour. Mais, lorsque les commissaires du roi se présentèrent pour faire exécuter la décision, ils constatèrent qu'un siège en règle serait nécessaire pour conquérir et empor­ter les reliques. ils ne purent, d'ailleurs, mener à bien cette entreprise car la population d'Arles, accourue, les jeta dans le Rhône la tête la première, délivra ses moines et brûla joyeusement la bulle du pape. La vieille querelle se ralluma entre Vienne et Arles, déjà rivales à l'époque romaine, au moment où elles briguaient toutes deux le rang de prima­tiale. On trouve des échos de cette guerre des reliques jusque sous Napoléon III.

Pendant les trois jours des Rogations, toutes ces reliques, précieusement enchâssées, descendaient le Rhône en barque, de la porte de la Cavalerie à la Roquette, avant de faire lentement le tour de la ville, suivies par une immense foule de dévôts.

Les lions de Saint-Trophime

L'actuelle église Saint Trophime était autrefois consacrée à saint ~tienne. De la première cons­truction, élevée au début du vile siècle, il ne reste à peu près rien. Elle fut modifiée une première fois au xle siècle, mais, la voûte s'étant affaissée, on dut à nouveau la reconstruire une centaine d'années plus tard. C'est alors qu'on lui donna pour patron saint Trophime, dont les restes y furent trans­férés en 1182. Le porche, un peu plus récent, fut commencé en 1211.

La légende attribue à saint Trophime lui-même la fondation d'une première basilique Saint­~tienne sur le même emplacement. Les fouilles effectuées en 1835 ont fait apparaître quatre cham­bres romaines, mais nulle trace d'un édifice plus ancien.

Si l'on examine la riche ornementation du portail, on y découvrira quelques scènes curieuses. Au retour N., an-dessous de saint Michel peseur d'âmes, apparaît un démon portant deux damnés refusant d'entendre la parole divine ~ Ce démon, coiffé d'un bonnet phrygien, porte ces misérables attachés par les pieds aux deux extrémités d'un bâton posé sur son épaule. On trouvera, dans le registre du bas, Héraclès terrassant le lion de Némée. Le portail est, d'ailleurs, tout particulière­ment consacré au lion : Daniel dans la fosse aux lions, li6ns porte-colonnes, lions luttant contre des chèvres, etc. Ce caractère ne laisse pas d'être ambigu car Si, dans la symbolique romane, le lion représente bien le chrétien, on ne voit pas très bien quelle sorte de chrétien peuvent symboliser le lion de Némée vaincu par Héraclès, ni les fauves pressés de croquer le malheureux Daniel.

Des philtres d'amour

Le cloître Saint-Trophime remonte à la fin du xlle siècle pour les galeries N. et E., au début du xlve pour les galeries S. et O.. On y admi­rera une singulière représentation de la Tarasque monstre court et massif, pourvu de six pieds et d'une queue reptilienne. On y remarquera égale­ment quelques motifs curieux qui paraissent avoir eu une destinée hermétique. Par exemple : au-des­sous de dragons entrelacés, un lion à tête énorme et crinière flammée dominant une femme nue, couchée à plat ventre; une sirène tenant sa queue d'une main et un poisson de l'autre; une femme tétée par deux serpents, que l'on considère comme une allégorie de la luxure, mais qui pourrait bien représenter la terre, nourrice des deux principes antagonistes (ces serpents-principes qu'Hermès sépara de son bâton, formant ainsi le caducée); un homme tenant par la jambe deux enfants la tête en bas. Ce dernier thème figure également dans un groupe plus complexe : une femme nue se tient debout, les jambes écartées, sur le dos d'un chien à queue de dauphin; entre ses jambes, donc sur le chien, un bébé Bacchus est assis; la femme tient dans ses bras deux enfants la tête en bas, tout en pressant ses mamelles de ses mains.

Le jeu des quatre vérités

Le carnaval d'Arles a gardé, jusqu'à une époque toute récente, des traits particuliers qui dissimulent mal de très anciennes pratiques. Les jeunes gens masqués, les jeunes filles voilées à la mauresque pénétraient par surprise dans les maisons et, dégui­sant leurs voix, invectivaient les habitants, mêlant les vérités pas bonnes à dire aux calomnies les plus caractérisées. Il était prudent de ne pas prendre les choses au tragique, de répondre sur le même ton et d'offrir à boire aux mauvais plaisants. Mais à ces visites devaient succéder dans chaque foyer des scènes bien passionnantes. Les jeunes gens jetaient aussi, dans les maisons des demoiselles, des toupins (casseroles et marmites de terre cuite) remplis de suie, de cendres ou de fleurs, suivant l'accueil qu'ils avaient reçu d'elles.

Une vieille récalcitrante

Le personnage le plus original du folklore profane d'Arles, c'est la Vieille. Elle est l'héroïne de tout un cycle de cérémonies. Le jour de Santo­Gato (sainte Agathe, mais aussi, littéralement saint Chat), la Vieille était promenée dans la ville, sous un déguisement grotesque et juchée sur son âne. Les enfants la poursuivaient, la harcelaient d'insultes et de quolibets, faisaient mine de la battre. Elle quêtait de porte en porte. On l'abreu­vait d'injures et de simulacres de coups, mais personne ne lui refusait son obole : c'était le droit qu'il fallait payer pour obtenir le départ de la mauvaise saison. Or la Vieille ne se laissait pas facilement chasser. On lui consacrait les trois der­niers jours de février et les trois premiers jours de mars : c'étaient les joies de la Vieille. Ces jours-là, néfastes et redoutables, mieux valait s'abstenir d'entreprendre quoi que ce soit. D'ailleurs, la Vieille allait s'accrocher, s'obstiner, s'incruster pendant deux longs mois. Ce n'est que le 1er mai, jour de la fête d'Arles, que le Génie de l'Été, couronné de branchages et de vert vêtu, triomphait enfin d'elle pour une nouvelle année.

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