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PROVENCE PASTORALE,
BERGERS &
TRANSHUMANCE 

Tableau I

Qu'on le veuille ou non, les riverains immémoriaux de la Méditerranée demeurent, dans leurs agissements et dans leurs quêtes, aussi éloignés soient-ils de ces tâches d'honneur, un peu vignerons ou pécheurs, un peu laboureurs-ménagers ou jardiniers, mais plus encore des bergers, ou alors tous ces hommes à la fois logés dans leurs veines au plus reculé de leur esprit qui en a reçu l'empreinte, et en qui ils se reconnaissent et se retrouvent aussi sûrement que dans de communes archives. Leurs ancêtres, avant de pousser la petite charrue et d'avoir élevé les terrasses le long des pentes de leurs « montagnettes « , pour remonter et retenir le sol, poussèrent devant eux les cohortes entoisonnées du menu bétail. Avant d'avoir été des agricul­teurs, ils furent des meneurs d'ouailles. Ce fut là leur noblesse, et ceux qui en sont de nos jours les héritiers, qu'ils soient nourris de la Bible, d'Homère, de Virgile ou de Mistral, savent bien que les retentissements suscités en eux par ces noms sont ceux de musiques pastorales, d'épopées bergères qui sont loin d'avoir épuisé leurs injonctions et leurs vertus, celles d'une spiritualité bien déterminée dont le rayonnement est allé loin dans les consciences. Rien de ce qui constitue les Psaumes, l'Odyssée et l'Illiade, les Bucoliques et les Géorgiques, Mireille et Calendal n'a perdu de ses incantations premières, Si on replace ces grands livres dans leur milieu actuel, parmi le relief des côtes bleues où se sont déroulés les drames qu'ils nous ont livrés. 


Les collines brûlées, les pinèdes, les pierrailles dans les immenses espaces de la solitude et de l'aridité, la maigreur aristocratique des terres à céréales et à fruits d'où fusent, en se tordant, les oliviers et les cyprès qui leur ont servi de cadre, sont toujours là et, par-dessus, comme autrefois, la combustion de la lumière, la cuisson de la céramique du ciel font éclater leur feu et leur azur. Dans ces paysages qu'emplissent les travaux des hommes, selon l'ordre qui leur est imparti, se poursuit toujours la circulation des troupeaux, qui se dé­placent de bas en haut et de haut en bas, de leurs quartiers d'été à leurs quartiers d'hiver, avec une régularité qui emprunte ses balancements aux forces mêmes de la nature sans jamais avoir cessé de se faufiler à travers les vallées pour re­joindre les pacages des sommets ou de s'égailler dans les plaines avec, en tête et en queue, les pâtres.


C'est que la brebis a trouvé là son fief d'élection et que celui-ci est voué par sa vocation géographique, dans ses plaines maritimes et son arrière-pays montagneux qui le complète, à ces allées et venues. Nulle part ailleurs sur le globe, celles-ci n'ont pu tenir la même place et jouer le même rôle.


Le maquis, la garrigue, la lande, l'erme, toutes les régions dotées de ressources parcimonieuses, plaisent à la brebis. Et ce n'est pas pour rien que le pecunia romain, la richesse, découlait de pecus, le troupeau, et que celui-ci fut pendant des siècles la seule aisance des peuples qui se sont développés entre la Méditerranée et ses proches montagnes.


Cette persistance, jusqu'à nos jours, de la valeur attachée à la brebis comme dans les sociétés primitives, où elle ne représentait pas seulement le bien suprême mais une satisfaction de l'esprit, demeure plus vivace dans ce sud de l'Occident. On y dit encore que l'apere ou l'avé, l'avoir, c'est étymo­logiquement le troupeau, que ce dernier a les pieds en or et que partout où il les pose la terre devient de l'or, ou bien que quiconque quitte 14e mouton, quitte la raison quau se lèvo dou moutoun, se lèvo de la resoun. Et il est encore en usage en Grèce, lorsqu'on creuse les fondations d'une maison, d'égorger un agneau dont le sang sert à asperger la première pierre posée, afin d'assurer la solidité de toute la construction, ce qui rappelle qu'au temps de Rome, avant de placer une borne pour délimiter une propriété, on immolait un bélier et on en versait le sang dans le trou préparé pour recevoir la pierre...   


Les collines brûlées, les pinèdes, les pierrailles dans les immenses espaces de la solitude et de l'aridité, la maigreur aristocratique des terres à céréales et à fruits d'où fusent, en se tordant, les oliviers et les cyprès qui leur ont servi de cadre, sont toujours là et, par-dessus, comme autrefois, la combustion de la lumière, la cuisson de la céramique du ciel font éclater leur feu et leur azur. Dans ces paysages qu'emplissent les travaux des hommes, selon l'ordre qui leur e


Qu'il soit de Grèce, de Dalmatie, d'Italie, de Sicile, de Corse, de Sardaigne, de Provence, du Bas-Languedoc ou d'Espagne, le berger, depuis les origines, est participant à une très longue histoire toujours recommencée qui s'est épanouie et fixée le long de ces plaines bordières. Au temps du néolithique on l'y avait déjà magnifié, porteur d'une longue houlette, armé d'une fronde, accompagné par les premiers mâtins domestiqués, et l'épopée des nomades, celle des « grands ronds de tentes « , conquérants d'empires, en a fait un seigneur et un maître, en opposition au paysan dont le prestige de sédentaire, agrippé à sa terre, fut toujours rabaissé. L'humanité ne pourra jamais se passer de lui. Et de nos jours, ses tâches répandues à travers le globe, en dépit de notre époque des succédanés, des remplacements, demeurent essentielles.


Car les produits du troupeau acquièrent de plus en plus une prédominance majeure, et l'on voit s'esquisser déjà le déclin de la civilisation asiatique du végétal qui cède la place à la civilisation de la brebis. Et cette dernière, en pays méditerranéens, tend de plus en plus à supplanter la suprématie agricole et, de la sorte, la vocation pastorale y reprend sa royauté par la perfection que la brebis a atteinte grâce à la science du pâtre. D'auxiliaire qu'elle était dans les bergeries et les fermes, elle y a retrouvé sa place de choix d'autrefois en ébranlant toute l'économie paysanne. 


Peut-on oublier que dans l'Hellade, le Cithéron, dès que le printemps arrivait sur ses pentes, était pris d'assaut par la multitude dès troupeaux de Béotie et de Corinthe. Et l'on sait que sur le Parnasse, Béotiens et Phocidiens se prenaient de querelle pour la possession des herbages, tout comme la guerre de Rome contre Albe et les Sabins avait éclaté parce qu'il y avait urgence que les pacages, devenus trop exigus pour le nombre des brebis, fussent agrandis à tout prix.


La « mesta « espagnole, cette confrérie d'éleveurs, devenue puissance redoutable au temps de la Reconquête, lançait sur les vias pecuarias ou les cañadas reales, vastes avenues engazonnées, des millions de bêtes à laine dont l'ampleur démesurée déferlait sur le pays comme un fléau Si bien qu'il allait retourner à un état désertique. La domination de ces moutonniers leur avait accordé, par des conventions politiques, des lies et des passeries, le droit de faire traverser à leurs troupeaux à tout moment les deux versants des Pyrénées même pendant les hostilités entre la France et l'Espagne, afin que ne soient point arrêtés les cycles des mouvements pastoraux. Jl en fut de même dans l'Italie de la Renaissance, lorsque ses six millions de brebis entraînaient la ruine du pays par leur luxuriante pullulation et que les Papes prenaient le parti des bergers contre les laboureurs qui s'insurgèrent devant la dévorante présence du menu bétail sur des terres déjà Si chiches en herbes et en terreau que traversaient les tratfijris, les routes des transhumants.


Aujourd'hui, rien ne trouble les implacables lois de ces dépaissances et de ces exodes réduits mais organisés selon un juste équilibre entre les bêtes qui cherchent leur vie parmi les pacages et la capacité de ceux-ci de les nourrir sans qu'ils s'épuisent.


Prises dans les séculaires traditions méditerranéennes, par toutes les déchirures montagneuses, par toutes les enfilades des vallées, se glissent les tumultueuses migrations des ouailles, obéissant aux cadences saisonnières et à la volonté des pâtres.


Vers les versants des Àlpes dinariques, des Âbruzzes, des Apennins, des Àlpes de la Haute-Provence, des Cévennes, des Pyrénées, des Sierras d'Espagne etc., on les voit se mettre en branle, incisant les massifs comme d'un vaste système de veines blanches, faire leur millénaire ascension en abandon­nant les plaines desséchées en bordure des côtes, et se déplacer selon les vieux rythmes du passé avec les emblèmes attachés à leur processionnante sapience qui disent aux populations qui les regardent passer qu'elles représentent un rêve en marche, une immense traînée de nostalgie où l'homme peut retrouver certaines de ses vérités têtues comme les fronts encornés de belles spirales des béliers, montreurs de la Route sans fin qui va et qui revient... 


Il faut voir ces longues théories de troupeaux qui s'élèvent peu à peu en s'étageant sur les pentes ou qui se répandent sur les prairies et les champs moissonnés, lorsque la sécheresse les chasse devant elle, avec leur cérémonial d'usages traditionnels associé aux vêtements de vives couleurs de certains de leurs pâtres, les Juhasis des Karpathes, les Valaques de Thessalie, les Ungurenis transylvains, les Aramones de la mer Egée, les Humîjacis de la Bosnie-Herzégovine d'autrefois, suivis parfois par des déplacements de villages entiers, qui rappellent les campements des nomades en partance à la chasse à l'herbe, avec des chants et des appels aigres de flûtes mêlés aux cris des femmes et aux abois des chiens...


Les côtes et les plaines sont alors emplies par ces flux et ces reflux, à l'appel irrésistible des hautes pelouses ou des zones des basses pâtures, quand les mots d'ordre sont lancés pour la mise en route de ces oscillations balancées.


Ici, c'est des Pyrénées à l'Ebre, de la Galice et des monts Cantabres à l'Estrémadure, des monts Ibériques à la Nouvelle-Castille, de l'Andalousie à Valetice. Là, des massifs balkaniques vers les plaines d'Uskub, d'Andrinople, de Salonique ou bien des Karpathes hongroises et roumaines méridionales vers la Dobroudja...


Sans cesse, allant et venant ainsi, se tissent, au mépris des frontières qui tentent de freiner ces départs et ces retours, comme par des navettes cosmiques, les trames reliant le passé au présent qui ne font qu'un, sans aucune rupture. Et de ces voyages, bergers et bêtes gardent, pliés dans leur mémoire, les uns, des légendes et des préceptes, les autres, on ne sait quelle sagesse, nés sous leurs pas de fouleurs de pistes qui n'ont d'autre langage que celui du silence et de la solitude...

Tableau II

De toutes ces terres solaires qu'ont ennoblies le berger et la brebis, et où les produits de l'élevage ne sont pas seulement ceux de la laine, du lait et de la viande mais relèvent d'un autre ordre, apaisent d'autres faims, nulle n'a acquis autant que la Provence cette sorte de consécration qui fait d'elle la toute prestigieuse pour les traditions qu'elle a fidèlement su maintenir et préserver, par destination...


On dirait, qu'en cette région tirée de la racine d'un monde où la grandeur a trouvé l'une de ses pures figurations ont abouti, pour s'y épanouir, les injonctions les plus secrètes de l'âme méditerranéenne. Et s'y sont concentrées, plus que partout, par la pression des paysages comme par la volonté des hommes qui tour à tour ont pesé sur cette éclatante destinée et en ont déterminé et les dons et les aptitudes, les vertus mêmes par quoi ont pris naissance et se sont perpétuées l'unité et la cohésion spiri­tuelles de ce sol.


Véritablement, nous nous trouvons devant une sorte de royaume privilégié, délimité par des horizons bien à lui, d'une géographie nette et d'une humanité distinctive, que l'âme des bergers a sublimées et dont l'essence a pénétré dans toutes ses structures populaires. Si bien que l'on peut affirmer que c'est là un pays et un peuple étroitement liés, avec des constances, des dominantes, avec un visage et des rêves, ce que l'on ne pourrait pas dire autant d'aucune autre province de France. Un pays et un peuple haussés au plus haut degré de ce qu'un peuple et un pays possèdent, par­venus à l'extrême pointe de leur majorité, par la coutume, la langue et l'esprit de cette langue.


Leurs traditions à tous deux plongent dans le domaine où le berger s'est grandi à travers toute une histoire jusqu'au personnage d'épopée et, sans doute, de nos jours, quelle est la terre où la poésie, dans ses épiques cadences, s'est enivrée avec autant de noblesse, nourrie de données terriennes, simples et éternelles, comme celle qui s'est fait entendre dans les terres de l'embouchure du Rhône?


 


La brebis, le taureau, le cheval, la chèvre, le chien, éternels compagnons de l'homme, et ses garants, avec leurs meneurs, les pâtres aux mérinos couleur d'aube naissante, les gardians aux cavales de lune, les bouviers aux taureaux de nuit - trinité pastorale - sont les éléments qui se sont intégrés dans des notions de culture qui s'ordonnèrent autour d'un peuple, des notions de culture certes, patriarcales et qui tournent le dos à celles du siècle, mais que beaucoup, qui se veulent être des esprits subtils, feraient bien de réapprendre s'ils veulent savoir ce qu'est la vraie joie.


L'homme y a trouvé l'une de ses justifications, et la Provence se justifie hautement par là et non point par ses cheminées d'usine'. Elle vit, croit-on, en marge du monde. En vérité, elle est l'une des réalités les plus vivaces du monde, Si l'on considère que celle de l'autre est fragile et destructible.


Car le berger, qui répond à un type humain fait par les siècles, fruit d'un héritage où les siècles méditerranéens sont venus se déposer, et qui donne à nos sociétés de la morne uniformité grégaire une saveur propre, demeurera à l'écroulement des valeurs nucléaires qui ne valent pas ces brins d'herbe que mâchonnent ses brebis, pesés à la balance des choses impérissables.  


Il propose la vie des troupeaux, et celle de la terre qui les porte, 4comme l'expérience la plus profonde de la vie, une expérience de l'histoire, amarrée au noyau de l'homme, et non point aux apparences qui le cernent, colportée par l'homme à travers la succession du temps, et non point suscitée par cette succession du temps, étrangères à l'homme. Il crée un équilibre parfait entre ce qui a été et ce qui demeure à être de cette « éternelle noblesse de la vie », le patrimoine des siècles.


Ses ouailles sont une oeuvre ordonnancée, humanisée, sortie de son vouloir et de son coeur. Elles sont des actes et des faits qui valent bien une sculpture grecque, et leur spectacle, déroulé sur fond de ciel couleur de lavande ou d'her­bages, vaut bien celui d'une frise romaine... Elles émergent au-dessus d'une vérité sans fin, alors que tout autour d'elles n'est qu'instants fugitifs. A travers l'agneau qui vient de naître, tous les troupeaux de l'avenir sont déjà visibles, enchaînés à leur âme sans cesse renaissante, que l'on peut déchiffrer dans la lumière bleue de ces prunelles qui s'ouvrent à peine sur le monde enchanté de la bergerie et des pacages...


La lavande, le ver à soie, la chimie les tuera, comme elle a tué la garance; l'olivier se videra par toutes ses racines, supplanté par l'arachide. Les manades de boeufs et de chevaux paraissent destinées à disparaître. mais la brebis? Elle demeurera toujours l'une des pierres de touche d'une certaine civilisation qui sait encore trouver ses extrêmes raffinements dans la laine souple et chaude comme du soleil, et non point dans le nylon.


 


C'est que le berger est là qui veille aux agencements de ce qui est haleine de vie, et son troupeau est, de part en part, cette force respirante et disciplinée que sans cesse il remet dans le droit fil du monde. Lui aussi est inscrit dans la famille des grands créateurs de la durée qui survivra à toutes les débâcles...


« Et de quoi se prévalent - les conquérants les plus goulus - qui eurent tour à tour empire sur le Rhône - les Charlemagne avec les Bonaparte - les Annibal et les César! - Lorsque tous les étés et les automnes, avec les grands boucs qui ouvrent la trace - parmi la neige grenue des névés - le bâton â la main, jouant du fifre -nos pâtres, eux, gravissent et passent les montagnes. » (i).


Mistral, le grand Pâtre inspiré, appuyé sur sa houlette, aussi solide sur ses assises que le Ventoux encapuchonné de neige et qui lui aussi paît son trou­peau de collines, dont la présence est perceptible dans les moindres plis de cette dépendance et de cette alliance illustres, lui qui a régenté et dominé cette geste provençale, cette marche à l'étoile des meneurs de troupeaux, ne me récusera pas, lui l'irrécusable témoin.


Il nous a légué, prises à leurs sources pastorales, les authentiques valeurs humaines, frappées à l'effigie de tous les temps, qui résonnent clair de l'accent universel de la Méditerranée.


(I) Mistral

Tableau III

Dans sa cape de cadis, brune et délavée, raidie autour de lui, avec des plis tombant droit, en godets, jusqu'aux chevilles, semblable à une chape d'un saint de cathédrale, les coudes sur son bâton de rouvre, il faut avoir vue longue, effilée à couper la lumière comme diamant une vitre, pour le découvrir, planté là-bas dans sa sauvagerie. Sa mince silhouette entaille à peine la plaine caillouteuse, limée par les vents, serrée dans le flamboiement blanc, à ras de sol, par tremblements de l'air qui charrie le mirage, la vièio danso, la vieille qui danse, comme on le nomme en Crau et en Camargue où ses nappes bleues se déploient et s 'étirent avec des masses de plantes irréelles comme réverbérées dans de l'eau...


Bouclé sur lui-même, semblable à cette étendue avec laquelle il fait bloc, ses yeux, sous le feutre aux larges bords cabossés, furettent, vifs et agiles. Il scrute la pousse de l'herbe, menue, étale, les présages du temps, il tâche de palper et de dépister ce qui se trame dans les rouages délicats de ses brebis avec l'intime sécurité de la conscience de son labeur qu'il ne cesse d'élargir et d'étoffer, bien qu'il ait tiré un grand nombre d'ans à bourlinguer avec ce saint métier de la garde où il n'y a pas que de routinières pratiques. Car chaque jour la nature se réveille toute sémillante et autre devant lui, et il lui faut la réapprendre. Un troupeau, ce n'est pas seulement une masse compacte d'herbivores, un grouillement laineux qui s'étire et s'articule sur les pacages dans sa paisible mastication, mais des individus particuliers, des frag­ments dissociés de vie qui se comportent, chacun, selon sa manière de manger son content, de se défendre contre la mort, de bêler, selon sa fantaisie et son humeur. Chaque bête, avec sa personnalité bien cernée, doit être suivie, soignée diversement, parce qu'elle a une âme bien à elle qu'il faut savoir entourer de déférence.


Mais sur tout cela, le berger demeure sobre de paroles, lèvres tirées sur son savoir comme les portes de son jasse. En lui, sa sagesse demeure informulée. Il sait la force sans limites du silence. Il est capable, comme toute chose sur ses espaces voués à l'inexprimable, de s'ensevelir pendant des jours et des jours dans une contemplation muette, pelotonné sur lui-même, sachant bien que tout comme la rumination de ses ouailles, par quoi sans doute elles pensent à la reposée, lui aussi poursuit intérieurement une autre existence non moins mystérieuse et où se croisent et se décroisent des soliloques et des dialogues...


C'est pourquoi, sans doute, on dit de lui, à l'entour, que ce soit à la Côte ­Haute, à la Crau de Coustière, de la Lieutenante ou de Saint-Martin, qu'il a le don. Parce que tout simplement il a pris coutume, à force d’arpenter les coussous, de se parler, parfois, à soi-même, tout seul. Non point qu'il se tienne de longs discours, mais il tente de débroussailler une idée ou une autre, éclose en lui, il ne sait comment, comme une bulle éclate. Et alors, pour la désembrouiller de ses ténèbres et la tirer au clair, il s'évertue à trouver le mot qui, exprimant une image, puisse donner vie à cette idée. Ce mot, qu'il finit par agripper au passage, parfois après de longues heures de tâtonnements à farfouiller dans son maigre vocabulaire, il se le prononce à voix haute, afin de mieux comprendre, et il lui prête l'oreille comme Si quelqu'un d'autre le lui aurait soufflé. Mais il s'aperçoit vite qu'il ne correspond en rien à ce qu'il veut capter en lui-même et qu'il s'échappe à travers les mailles de son esprit comme l'air à travers la fourche de sa main...


Ses rares paroles, jetées au milieu de ces solitudes, lui seul peut, à la rigueur, en saisir la signification. Mais ceux qui les entendent, en se dissimulant derrière les bouquets de tamaris pour le surprendre, car le berger attire toujours ceux qui le soupçonnent d'être un jeteu de sorts ou devin, comme flamme de bougie les bestioles volantes de la nuit, vite lui attribuent de parler à des créatures invisibles, à ces êtres célestes ou démoniaques. On en vient à tirer des inter­prétations mêmes de son mutisme, même de ses hochements de tête qui ne sont que des mouvements involontaires...


Certes, rien ne s'accomplit, la plupart du temps, de ce qu'il a paru dire, mais s'il arrive, cependant, que quelque événement se produise, qui semble l'expression même d'une prophétie qu'on lui prête, aussitôt tout ce qui n'est pas cet événement est écarté, oublié, et on ne s'attache qu'à ce qui a pris corps, qu'à ce qui a été enfanté par ce que l'on croit être son esprit malin, et on dit qu'il en sait long, qu'il voit.


On finit toujours par venir, secrètement, plein d'appréhension, le coeur battant, lui demander conseil sur les arbres, les semailles, le riz, la vendange, surtout sur les bêtes, puisqu'il a été placé de force, par la crédulité des autres, au centre de la plupart des faits inexpliqués qui ont eu lieu, ici et là. Si le grain pourrit, Si un cheval meurt, Si l'orage ravage telle vigne...


Mais s'il est maléficieux, il sait aussi enlever le mal comme avec la main, introduire le bien-être là où s'est coulé le mal-être. Du moins, on le croit. Sur tout ce qui est arrivé, il souffle dessus, sur tout ce qui est encore en gesta­tion, dans l'alvéole de l'invisible, il l'aspire, et il dit des mots...


Cependant, il est vrai que cette vie qu'il mène sur les coussous saturés de miracles, de visions, de superstitions flottantes, le prédispose à d'inconscientes exaltations, à de confuses aspirations. Après tout, peut-être est-il investi du pouvoir de peser sur les cheminements des êtres et des choses, puisqu'on le lui prête, un pouvoir dont l'étendue ne rencontre aucun obstacle. Il ne raisonne, ni ne calcule ces dispositions qu'il appelle en lui obscurément. Tout est à l'état de naissance, latent et inconsistant. Mais à la longue, il se sent faufilé dans les soubassements du monde, dans tout ce qui est incontrôlé, et reculé, et il écoute, dans l'espace où s'étend le royaume dont les puissances excèdent celles de la nature, les voix insinuantes venues de là-bas...


On lui fait voir, en lui répétant qu'il a vu. On l'amène à comprendre, à force de lui expliquer ce qu'on croit avoir entendu par lui. Et on se plaît à dire que jamais sa bouche ne prononce un mot de trop, que tout ce qui vient de lui porte un sens, puisque la vérité est toujours cachée dans l'obscurité voulue des sentences. Et comme il s'enfonce au plus loin de la nature où nul ne peut le suivre, où il se trouve tout seul, en véritable voyant, il se claquemure, en s'écartant de plus en plus de ses semblables, dans la geôle d'une solitude qui englobe l'univers, qu'on suspecte et redoute, mais où, pour lui, toute chose repose sur une vérité, et où le moindre glissement est revêtu d'un signe d'or.


Car ce qui est inconnu est supérieur, est le plus fort. Au delà de ce que perçoivent les sens, commence l'univers des mystères où la nuit n'est pas obscurité, où tout a des ailes. C'est là que tout s'éclaire et se conçoit. Dans cet élargissement de la vraie nature, l'homme qui se croit le maître de tout parce qu'il passa sa vie à détruire, est en fin de compte inférieur au brin d'herbe qui verdit sur sa tombe.


Le berger sait cela sans se l'expliquer. Jl ne tente jamais de remonter aux causes obscures. Son idée, dont il cherche la formule et l'analyse, s'est métamor­phosée en puissance affective et vit au fond des demi-ténèbres de ce crépuscule qui le baigne. S'il entend des voix dans l'ombre, c'est qu'il y a des âmes désin­carnées, hors des corps, des âmes libres, plus belles que les nôtres, au-dessus des thyms et des saladelles, dans l'espace et bien plus haut encore. Elles rôdent là, reines et juges des hommes, et il en a connaissance.


Alors, toutes les amarres rompues, voici que rien ne le retient à se livrer à la Science noire et interdite. Il s'invente une réalité supérieure, dont il perçoit l'évidence qui le palpe et l'investit de toutes parts, et que les autres, les super­stitieux, pour une grande part, lui en ont entr'ouvert les portes et l'ont poussé à la conquérir afin que par cette prééminence en surplomb au-dessus d'eux, et par la terreur panique dont se nourrissent leurs croyances qui leur viennent du plus loin de la préhistoire, il puisse leur être, et peut-être un jour, secourable. Tant il est vrai qu'il leur faut des intercesseurs et des démarcheurs auprès des divinités innombrables et inavouées qui hantent leur esprit.


Craint des uns, il est vénéré des autres à l'égal d'un saint. Il croit avec la dureté des grands croyants qu'il est investi d'une sorte de sacerdoce et que cette investiture est d'ordre d'outre-terre, mais ne se la nomme jamais. Par une assurance et une certitude sans bornes, il sent qu'il possède les fluides de la vie et de la mort qu'il peut envoyer », jeter hors de lui afin qu'ils envahissent, à volonté, les êtres et les choses.


Puissances de l'envoûtement, son regard lance les charges de sa vie inté­rieure, dirige et inflige la masque, le mal, et aussi l'exorcise par des esconjurations, des conjurations, la contre-action qui s'y oppose et en délivre. Car il est en même temps un enmasquaïré et un demasquaïre, la haute autorité contradictoire qui régente la malfaisance surnaturelle, sans qu'il entre dans ses agissements nulle supercherie, simulation ou bas calculs.


D'ailleurs, sait-il comment la masque l'a pris sous sa tutelle ? Il est tout simplement une créature dont on dit qu'elle fait le mal, sount dé gens qui fans de maou, qui jette le mauvais sort sans se rendre compte Si c'est pour le plaisir de le faire ou pour susciter la peine sous le coup d'une vengeance et de la haine. Mais tout le pousse à s'intégrer dans cette croyance au mal faire, comme le ver à soie dans son cocon.


Dans cette Provence des bergers et des paysans, le nombre de gens qui se plient à cette superstition est grand et beaucoup préfèrent ne pas se l'avouer.


Que quelqu'un soit malade, qu'une affaire ne réussisse pas, qu'une bête décline dans sa force ou se vicie, qu'un objet disparaisse, qu'un lopin de terre s'obstine à se montrer réfractaire à l'ensemencement, on dit es masquo, il doit être enmasqué ». Qu'un ménage offre l'image d'une parfaite union, vite une masque lui jette un sort comme une banderille de malheur, et la mésentente se glisse dans le foyer. Un enfant, fait-il la joie de ses parents, une masque le fait dépérir. Si un ouvrier accomplit du beau travail, la masque l'ensorcelle et il lui arrive les plus fâcheux ennuis du monde pour que son ouvrage aille de travers. Qu'un berger offre aux regards, en les faisant défiler, de belles brebis riches en laine et en graisse, il est grandement à craindre qu'une masque leur fasse arriver quelque calamité.


Les maléfices de la masque peuvent revêtir les apparences des choses les plus naturelles, tant sa funeste ubiquité est sans limites, et l'évidence de ses actions se démontre par des preuves matérielles courantes dont on ne tient compte et dont on ne s'en aperçoit que lorsque le mal est fait.


Une mère donne à téter à son nourrisson sur le pas de sa porte ; ses voisines s’exclament sur le bon appétit de l'enfant; elles appellent celui-ci, en le nom­mant, à haute voix et s'informent de son âge. Elles ont tout simplement oublié que dans les environs se trouve une masque qui peut prononcer des paroles magiques dont l'effet enlève au bébé le téter , ce qui constitue une grande calamité, car on n'est jamais sûr quand un enfant se trouve ainsi sous le jet du maléfice qu'on puisse le lui enlever par des formules, en neutralisant les efforts du sorcier, par exemple, par la lecture de certains passages des Evangiles sur la tête de l'enfant, ou e n plaçant un grain de sel dans ses langes. Mais il aurait fallu que la mère évite de se laisser voir en donnant le sein à son nourrisson, de permettre à ses voisines, des étrangères, de s'extasier sur sa beauté, de leur avouer son âge et, sans doute, a-t-elle, de plus, oublié de lui cacher soigneuse­ment les pieds, toutes choses qui contribuèrent, par des enchaînements logiques, à accumuler, sur sa tête, les offensives ténébreuses de l'envoûteur.


Il arriva qu'un jour, un berger, rentrant de ses coussous avec ses bêtes, heureuses et rassasiées, vit passer un charretier. L'homme jeta sur les brebis un certain regard appuyé. Et aussitôt, celles-ci se mirent à bondir sans arrêt, comme Si le sol les eût secouées de dessous lui, à courir de ci, de là, Si bien que le troupeau de sa tête à sa queue se disloqua et se répandit alentour. Rien ne put y ramener le calme.


Soudain, le pâtre vit clair dans cette brusque débandade de ses ouailles et que rien ne saurait leur rendre leur docilité. Ayant passé en revue toutes les choses probables qui eussent pu leur advenir et jeter une telle perturbation parmi elles, il se souvint de la charrette qui était passée tout à l'heure et, sans hésiter, il reconnut dans ce désordre et dans cette conflision dont ses brebis étaient la proie, la main du charretier. Ce dernier avait enmasqué » ses brebis.


Comme il entendait grincer au loin les roues du véhicule encore en vue, il se hâta de rejoindre l'homme et le conjura de dénouer ce qu'il avait noué dans le mal. Mais celui-ci demeura sourd aux supplications du berger. Alors, ce dernier regarda les chevaux d'une certaine manière et voilà que, soudain, ils s'immobilisèrent, refusant de poursuivre leur route. En dépit des coups de fouet, des cris, des imprécations, ils ne bougeaient pas.


Alors, le charretier, s'approchant du berger, lui chuchota à l'oreille, bien qu'ils fussent seuls, quelques paroles mystérieuses d'eux seuls connues, auxquelles l'homme aux brebis répondit mêmement. Et voilà que les ouailles reprirent leur douce allure dans la paix du soir, rentrant d'elles-mêmes dans le rang du troupeau, et que les chevaux, comme libérés des chaînes qui les auraient amarrés au sol, se portèrent en avant et reprirent leur avancée. Il s'était trouvé que le berger et le charretier étaient également doués du pouvoir d' enmasquer et de démasquer les bêtes.


 Mais la masque, c'est le mal qui court et vole enchevêtré dans les veines du monde, sur lequel le berger n'a aucune prise. Elle n'est pas imbriquée dans son vouloir. Il ne détient pas sur elle des commandes. C'est une force extérieure qui subjugue, pétrissant les êtres de ses formidables poings dans la pâte de toutes les fatalités qui règlent le cadran où vient s'inscrire le va-et-vient de toutes choses.


Elle est apparentée en cela à cet esprit fantasti qui hante les bergeries et enjoint aux brebis de se lever, la nuit, et d'aller quérir de quoi boire, très loin, encore empêtrées dans leur sommeil. Ce qui attire ce génie, ce sont les rumeurs des sonnailles dindantes et qui le font s'esclaffer de rire. C'est ainsi qu'il soudoie les bêtes et les tient à sa discrétion, les enchantant selon le grand art de ses nuisances, les pousse à déserter leurjasse, à la recherche de l'abreuvoir introu­vable, hantées qu'elles sont par une soif inextinguible.


C'est tout comme le fol/et ou l'armetto, la petite âme, qui loge, elle aussi dans les bergeries. On en perçoit la présence dans les craquements du foin, de la paille des litières, dans les roseaux qui enchaument les jasses, dans la fibre de la laine des ouailles. Pour la déceler, il faut avoir une oreille exercée, car sa voix flûtée est plus effilée qu'un cheveu de lune. Elle est inoffensive et coite, mais elle entre en fureur, vous envoie ses cinq doigts bagués de maléfices en plein dans votre vie, Si dans ses vols invisibles il arrive qu'elle bute contre vous, en un télescopage feutré, plus ténu que celui d'un papillon.


Issus du même sang noir, évoluent des êtres supérieurs aux hommes mais inférieurs aux anges, qui ne portent pas de noms, émanations des clairs, des roubines et des mares, métamorphosés en paisibles et en benoîts bergers. On les voit surgir au moment où des voyageurs attardés et perdus dans la Crau hésitent sur le chemin à suivre. Ils leur proposent alors avec empressement de diriger eux-mêmes leurs pas vers les lieux où ils souhaitent de se rendre et les égarent dans d'inextricables sentiers au milieu des pierrailles, comme dans des chausse-trapes de perdition. Et ils n'ont de cesse qu'ils ne les aient fait culbuter dans quelque trou d'eau ou marais où ils les abandonnent, barbotant et s'enlisant, après quoi, ils se volatilisent et poussent, avant de disparaître, des ricanements...


Il en est de même de cette chèvre du diable qui se plante devant vous, la nuit venue, hilare, énigmatique, les cornes luisantes, en dansant sur ses pattes de derrière, et vous fait bondir et courir sans que vous puissiez arrêter vos contorsions et vos tournoiements tant que son regard n'a pas retiré de votre chair le dard de son ensorcellement qu'elle y a fiché. Lorsque la bête consent, enfin, à s'éloigner, confondue dans les moires de la nuit, vous vous demandez Si vous ne portez pas des sabots fourchus à vos pieds...


Mais ces apparitions, fantômes, génies, esprits relèvent des effluves maléficieux lâchés dans l'univers et qui sont incontrôlés. Le berger n'en est que l'exécutant, emmenoté, claquemuré, qu'il le veuille ou non, mené par ces influx transmetteurs d'ordres, même lorsque, ordonnéjettatura, j eteur de sort, il semble investi d'une certaine toute-puissance...


Cependant, hors de ces forces de la nuit, il plonge dans d'autres qui lui appartiennent, qu'il détient, qu'il manipule, liées à son gré et à sa merci. Elles se sont formées au fond de son propre horizon d'homme visité par les incan­tations de l'univers qui l'ont choisi comme leur délégué libre. Il peut les appeler à sa rescousse, les repousser, leur intimer l'ordre de frapper en mal ou en bien, car elles sont de ses muscles et de son sang sur lesquels il a barre, il les porte dans ses narines, dans la paume de ses mains, au bout de ses yeux, à la plante de ses pieds. Elles l'inspirent et il les inspire.


On peut bien l'appeler le Mauvais, on peut bien dire qu'il traverse le coeur de l'air, qu'il sait les paroles qui barrent le lait de toutes les mères, humaines et animales, qu'il sait les herbes de détourne qui par~lysent et stérilisent les plus vaillants, qu'il est un mélange d'homme et de bélier. A cela, il n'a rien à rétorquer. Car, il est bien vrai qu'il est à la fois tout cela, dans l'esprit des autres et, dans le sien, bien plus encore.


Si des nuées d'orage s'accumulent au-dessus de ses coussous, sachant qu'elles vont crever tout à l'heure et semer l'épouvante dans ses brebis ou bien ravager les graminées, il n'a qu'à leur chuchoter certaines paroles cachées et elles tour­neront dans le ciel, vastes constructions aériennes gonflées de tonnerre, de foudre et de grêlons, rejetées par un souffle surnaturel, et iront se pulvériser plus loin, sur le territoire de quelqu'un qui ne lui veut pas du bien... C'est pourquoi on le nomme tempestaïre, le susciteur de tempêtes, car on sait que c'est l’esprit du Pâtre qui a façonné ce pays des vents, des pierres sèches, de la blonde lumière qui taille toutes choses et les réduit à leur nudité parfaite.


C'est là, la juste part de sa science qu'il a épuisée, comme les racines des épineux, avec patience, du tréfonds de l'univers qui se tient en lui jour et nuit. Ayant prêté serment d'être le garant et le servant de ses bêtes qui le renseignent et l'enseignent autant que l'arbre, le sol, le ciel, l'air, sur lui-même et sur les autres, tous les ressorts de son existence sont tendus vers la défense de cette cellule intelligente qu'est son troupeau au milieu duquel il est placé comme une veilleuse éclairante.


Car il faut bien qu'il sache trouver en lui-même les ressources qui éloignent, combattent, annihilent les dragons, les gorgones, les goules, les succubes destructeurs qui siègent au sein des jeux malévoles de la nature, afin de con­server toujours en belle archée, en pleine respiration bienheureuse ces petites vies tendres tirées, on dirait, de sa propre vie, tant elles sont siennes.


Car elles sont attaquées de partout, depuis que l'homme les a humanisées, sélectionnées, croisées, recréées. Il est toujours aux aguets, sourcilleux, atten­tionné, les regards scrutant chaque bête, plongeant, là, dans la chaleur du trou­peau pour en tirer cette goulue qui vire de l'oeil et la saigner en vitesse, fonçant ailleurs, sur cette isolée dont la ventrée se distend à vue d'oeil et qu'il faut dégonfler. Tantôt c'est un agneau trop piètre qu'il faut remonter par une décoction de tamaris, tantôt un bélier qu'une corne a décousu dont il s'agit de laver la plaie à l'eau de guimauve d'autrefois. Et ailleurs, c'est la pourriture de l'onglon qu'il faut frotter avec des capillaires et un sirop de limaçons...


Qu'on s 'étonne qu'il soit alors leur guérisseur. Non point par les vertus des recettes et des formules proposées par des médicastres et des savantasses avec leurs drogues, onguents, liquides et solides, leurs préservateurs prophy­lactiques, toute cette chimie frappée de mort qui empoisonne les particules des organes, mais grâce à ces fébrifuges, dépuratifs, vermifuges, émollients, révulsifs, antidotes et autres mixtures de son choix préparés avec des ingré­dients par lui seul triés et connus, pris à l'herbe, au roc, a l'humus, enfin, aux saintes productions de la nature.


Pour prévenir les brebis de la clavelée, du loupicoto, qu'il redoute plus que toute autre maladie, et les enflures, bu véré, provenant de l'absorption de quelque plante délétère ou de la morsure de quelque bête venimeuse, rien de plus efficace que la pierre a' foudre, la pierre de la picote ou du véré, ce silex taillé, cette hache préhistorique qu'il sait trouver dans certaines grottes de la montagne, et qu'il dépose sous le seuil de la bergerie, dans les mangeoires, afin d'en interdire l’entrée, le surgissement, à cette virulente calamité et détourner le mauvais sort du troupeau entier. Comme il arrête, d'ailleurs la chute de la foudre sur le mas, le jasse, la cabane, sur les ânes, les chèvres, les chiens et la brebaille, en glissant sous les toitures, dans les banastes, les doubles paniers où l'on place les provisions de route, suspendues sous forme d'amulettes aux cous des bêtes, des étoiles de Balthazar, des oursins fossilisés depuis les époques géologiques qui auraient été, selon les traditions populaires, des fleurs semées par le roi mage lors de sa prétendue traversée de la Provence en route vers la Terre de la Promesse.


Il ne faut pas oublier le sel, le réconfortant, le stimulateur, le cordial, la substance sacrée sur laquelle on jure autant que sur l'eau et le pain. Il s'oppose au malastre, il tient en respect les entreprises du Malin. On en saupoudre la robe des brebis à l'allée comme au retour de la transhumance. Car il garantit le troupeau de tout dam. Une pincée, et les sorciers adverses sont confondus, car pour qu'ils puissent nuire, il faut qu'ils en comptent toutes les parcelles, une à une...

 

 Mais ces minéraux demeureraient sans effets, inopérants, Si le berger ne leur insufflait pas ce qu'il attend d'eux, Si à leur tour ils ne se pliaient pas à ses desseins. On oublie souvent cette interdépendance. C'est cette fermeté de son esprit, exigeant, inflexible, qui veut, dont les impératifs s'insinuent dans les choses et les rend dociles à ses fins, qui est primordiale et non pas ces pierres et ces vestiges d'un échinoderme. S'il fait passer les dartres, en les frottant, en les lavant avec de l'urine d'une brebis qui n'a pas connu le mâle, ce n'est pas la vertu de ce liquide organique qui agit mais tout l'apport de sa magie qui y coopère.


S'il recommande que soit sacrifié un coq sur la dernière gerbe de la moisson, afin que la prochaine récolte soit prospère, il sait bien que cette immolation sur la sainte céréale apaise l'esprit de celle-ci, le rend amène, mais aussi que c'est son esprit à lui qui joue le grand jeu, en influençant le lait contenu dans les épis et les globules du sang du gallinacé... (I).


Mais s'il est dévoué aux soins de ses ouailles, s'il leur doit assistance par les vertus de ses pouvoirs supérieurs de sorcier, il place au premier rang les vertus qui sont logées dans les herbes et les plantes. Parce qu'elles s'en vont loin, par tous les chevelus de leurs plus fines radicelles, pomper le jus savant et vivace de la terre, son âme éclatante par quoi tout se crée et se recrée.


(i) De là est venu, par ce rite, le proverbe bien connu tuer le coq », qui annonce la fin des tra­vaux agraires de l'année.


Subtil dans les arcanes de la botanique populaire, il est pénétré d'une con­fiance absolue dans les puissances que dégagent les simples et les composées dont il discerne, de saison en saison, chaque fois davantage, l'excellence des qualités guérissantes dont elles sont dotées. Nul ne connaît mieux que lui leurs ressources les plus impalpables et comment avoir recours à elles au juste de la minute qu'il faut pour les appliquer avec promptitude afin de juguler le mal ou, au contraire, de l'exalter, de le porter à sa plus haute mauvaiseté.


Il est toujours à l'affût de la moindre poussée de végétation, et il en exa­mine la veine et la qualité, la flaire, la hume, les yeux allumés d'appétence tout autant que le sont les papilles de sa langue.


Sa mémoire a depuis fort longtemps capté l'image de toute lancette d'herbe verdissante qui perce de dessous les cailloux de la Crau, comme elle s'est chargée de toute la somptueuse abondance de la flore alpine gorgée de l'air des altitudes. Et, de ses pacages des hautes et des basses terres, il porte en lui l'entière géographie végétale comme dans le creux de sa main. Il y lit le balan­cement du croît et du décroît de toutes les variétés florales, en chaque saison, les nommant une à une, à bouche fermée pour que nul ne l'entende, en herbo­riste avisé et secret.


Et là aussi, que ce soient les bourgeons, folioles, tiges, fleurs, pétales, pédoncules, ligules, involucres, bulbes ou racines, il s'introduit en eux, il devient eux, les irrigue de ses dons et de son génie afin de diriger leurs sucs, leurs sèves, leurs arômes. Et il les décortique, les pile, les sèche, les macère et les utilise, en temps voulu, selon les lieux ou ils poussent, la direction du terrain à l'ubac ou à l'adret, selon la qualité du soleil ou de l'ombre qu'il fait, la saison et sa propre humeur. Et, par exemple, pour garder intactes leurs aptitudes, il prend soin, en les cueillant, qu'ils soient dans toute leur pureté, jamais touchés que par ce qui vient du ciel, pluies, rosée, vent.


Il sait qu'il existe des liaisons mystérieuses, des conjonctions intimes entre certaines herbes et la Saint-Jean. De cela, il en est bien renseigné, puisque c'est ce jour4à qu'il en fait toujours provision, s'il veut que leurs propriétés barrent la route à certaines maladies. L'averse solaire à ce moment, l'élan des plantes, les jeux du ciel et de la terre, tout concorde pour que s'active dans les tissus verts des herbacées la circulation de leurs rêves fondus dans les liquides nourriciers. Et la magie y a beau jeu, elle s'y carre en plein. Rien d'étonnant qu'il fasse franchir à ses brebis le bûcher en flammes qu'on allume, afin qu'elles soient purifiées par le feu mais aussi fumigées et encensées par les branches consumées par le feu, branches qu'il choisit, là aussi, et en mêle judicieusement les essences.


La lune joue là son rôle autant que le soleil, lorsqu'il herborise. Elle est avec la nuit la grande dispensatrice d'influx particuliers qui donnent à la végé­tation la plénitude de ses principes, du moins pour certaines de ses variétés. Le berger ne coupera jamais du bois que pendant la lune vieille du mois d'août, pour la résistance qu'il y acquiert plus tard, s'il s'agit d'un bois de construction pour sa cabane de montagne. Parce que la lune est, de par sa nature, froide, alors que le soleil est en perpétuelle combustion et parce que fin août elle a perdu, selon lui, tout son mordant d'astre réverbéré.


S'il lui faut couper la fécondité d'un bélier trop turbulent, il sait une certaine herbe qui a ses lieux de prédilection, à la lisière de la mer, et dont il faut pouvoir briser la tige au moment même où le dernier rayon de la corne du plein croissant la touche avant de disparaître à la pointe de l'aube... Et lui-même, il ne se fera couper les cheveux qu'en lune vieille parce qu'ils pousseront moins vite et les cheveux sont eux aussi des herbes qui tombent sous les in­fluences des marais lunaires...


Le vendredi, jour d'interdiction et d'abstinence, est faste pour le tri des herbes et de leur quête sur les coussous; elles reçoivent un surplus de décharge de l'atmosphère. D'ailleurs, c'est un vendredi que l'on distribue de préférence le sel, que l'on pratique la tonte, que l'on marque les brebis à l'oreille, et que l'on ampute la queue des agnelles.


 Mais ces minéraux demeureraient sans effets, inopérants, Si le berger ne leur insufflait pas ce qu'il attend d'eux, Si à leur tour ils ne se pliaient pas à ses desseins. On oublie souvent cette interdépendance. C'est cette fermeté de son esprit, exigeant, inflexible, qui veut, dont les impératifs s'insinuent dans les choses et les rend dociles à ses fins, qui est primordiale et non pas ces pierres et ces vestiges d'un échinoderme. S'il fait passer les dartres, en les frottant, en les lavant avec de l'urine d'une brebis qui n'a pas connu le mâle, ce n'est pas la vertu de ce liquide organique qui agit mais tout l'apport de sa magie qui y coopère.


S'il recommande que soit sacrifié un coq sur la dernière gerbe de la moisson, afin que la prochaine récolte soit prospère, il sait bien que cette immolation sur la sainte céréale apaise l'esprit de celle-ci, le rend amène, mais aussi que c'est son esprit à lui qui joue le grand jeu, en influençant le lait contenu dans les épis et les globules du sang du gallinacé... (I).


Mais s'il est dévoué aux soins de ses ouailles, s'il leur doit assistance par les vertus de ses pouvoirs supérieurs de sorcier, il place au premier rang les vertus qui sont logées dans les herbes et les plantes. Parce qu'elles s'en vont loin, par tous les chevelus de leurs plus fines radicelles, pomper le jus savant et vivace de la terre, son âme éclatante par quoi tout se crée et se recrée.


(i) De là est venu, par ce rite, le proverbe bien connu tuer le coq », qui annonce la fin des tra­vaux agraires de l'année.


Subtil dans les arcanes de la botanique populaire, il est pénétré d'une con­fiance absolue dans les puissances que dégagent les simples et les composées dont il discerne, de saison en saison, chaque fois davantage, l'excellence des qualités guérissantes dont elles sont dotées. Nul ne connaît mieux que lui leurs ressources les plus impalpables et comment avoir recours à elles au juste de la minute qu'il faut pour les appliquer avec promptitude afin de juguler le mal ou, au contraire, de l'exalter, de le porter à sa plus haute mauvaiseté.


Il est toujours à l'affût de la moindre poussée de végétation, et il en exa­mine la veine et la qualité, la flaire, la hume, les yeux allumés d'appétence tout autant que le sont les papilles de sa langue.


Sa mémoire a depuis fort longtemps capté l'image de toute lancette d'herbe verdissante qui perce de dessous les cailloux de la Crau, comme elle s'est chargée de toute la somptueuse abondance de la flore alpine gorgée de l'air des altitudes. Et, de ses pacages des hautes et des basses terres, il porte en lui l'entière géographie végétale comme dans le creux de sa main. Il y lit le balan­cement du croît et du décroît de toutes les variétés florales, en chaque saison, les nommant une à une, à bouche fermée pour que nul ne l'entende, en herboriste avisé et secret.


Mais que dire de ce chardon magique qui roue dans sa pâle blondeur de paille comme un astre, noué et entrelacé par quatre fleurs épineuses en forme de croix, pointes en dehors? Il figure le char solaire emporté dans ses rotations, la Polaire, pièce maîtresse du ciel, centre de toutes choses. Qu'on le cloue, ainsi formé, dans la bergerie ou le mas et toutes les malignités du sort se tiendront pour dit qu'ici veille la sainteté éblouissante que l'on peut lire dans ce signe oviphile , signe chaldéen des troupeaux, symbole de l'Unité. En son milieu, entre ses branches recourbées, gisent les forces propitiatoires qui écartent les malédictions. Il est tout semblable à cette figuration ébauchée sur l'une des dalles de la Grotte de la Source, découvertes sur la colline de Cordes (i), mais aussi à celle que l'on trouve, vivante, comme motif décoratif, dans le pays basque, reproduit sur les stèles, coffres, armoires, villas, reprise dans les broderies populaires, surtout reproduite sur les linteaux des portes des bergeries et des maisons et qui semble bien tenir d'un très vieux passé puisqu'on le rencontre au Sahara et au Maroc. Il est une dérivation du signe de Paracelse, qui a rassemblé tant de formules conjuratoires pour protéger les brebis et que l'on peut lire dans son fameux ouvrage Archidoxis Magicae.


(i) Dans les fouilles entreprises par le Dr Baudouin.


Si les bêtes ont le feu sauvage, dévorées aux pattes par des boutons qui leur donnent des élancements, le berger promène sur les membres atteints par les enflures neuf grains de blé soigneusement choisis, placés dans un verre d'eau verte provenant d'une bouillie d'herbes minuscules dont il se garde de révéler les noms, car à peine prononcés, toute l'efficacité bienfaisante de cette mixture s'en échapperait. Il tourne cette eau avec une plume d'oiseau, de préférence d'une outarde, et quand la plume a été bien imbibée, il la passe et la repasse sur le mal en traçant des croix. Pendant qu'il procède à ces badigeonnages, il marmotte des mots...


Pour que la brebis infestée du piétin en soit vraiment débarrassée, rien de tel que de lui faire un gâchet. On la conduit au coucher du soleil à une croisée de chemins, on lui pose le pied malade sur du plantain. Avec la pointe d'un couteau, on fait sauter la motte de gazon à l'endroit où a poussé le plante. On retire le pied de la bête, on le glisse dans le trou laissé par la motte enlevée, et on se sert de celle-ci pour en presser légèrement l'onglon douloureux et pourri afin d'y faire passer les puissances de la terre, les talismans du gazon. Après quoi, on jette la motte par-dessus l'épaule, en arrière, sans regarder où elle est tombée...


Il n'ignore pas que dans la Crau croît cette herbe que nul n'a encore rencontrée, l'herbe de la lune, et que seule la brebis sait découvrir et reconnaître. Lorsqu'elle y parvient et en broute, elle a toutes les dents dorées, reluisantes comme des grains de soleil, ce qui indiquerait que le sous-sol où elle a poussé contient des parcelles de ce métal précieux. Ce n'est pas lui qui s'en trouverait déconcerté et stupéfait, car véritablement cette bête sacrée participe comme lui de la vie surnaturelle, céleste et démoniaque.


Et qu'est-ce pour elle que de déceler l'or? N'a-t-elle pas, autrefois, en suivant des traces à peine marquées dans l'herbe et en se guidant sur des effluves, été conduite à retrouver la statue de la vierge noire que l'on peut voir dans l'église de Notre-Dame-de-la-Garde, non loin de Toulon. Son berger ne la voyant plus, craignant qu'elle se fût égarée, était parti à sa recherche, et quelle ne fut sa stupéfaction de la rencontrer agenouillée dans une attitude pieuse. Comme il s'était aperçu que la bête venait tous les jours à la même place et s'y mettait à genoux et priait, il eut l'idée de creuser à cet endroit et vit, prise dans l'argile, la statue.


Croyante, elle l’était assurément, cette brebis, d’ une foi simple et obstinée comme celle des bergers.


Il faut avoir sa fraîcheur d'âme, son innocence, pour qu'elle consente à vous parler du bout de ses lèvres soyeuses et intelligentes et à vous conter les histoires de ses itinéraires et de ses pérégrinations à travers sa vie intérieure, la brebis ! Car elle a le goût de la sociabilité, c'est pour elle un contentement paisible que de communier avec l'homme. Bête pascale , elle ne peut prospérer que dans un monde cohérent où rien ne distrait l'harmonie établie, où la grâce de l'instant pactise avec sa rumination, ce repos mystique de l'herbivore. Elle est la déesse muette du calme tranquille, elle irradie autour d'elle, par tous ses aspects, comme une suite de féeries de légèreté et de grâce. Il en est de même de la chèvre, cette diablesse remuante et amoureuse, et du bouc, ce dieu noir, de ce bouc qui est le bon ami de l'homme, préserve le bétail, en talisman vivant, des maux les plus têtus, assainit les bergeries, empêche les sorciers d'y jeter des sorts et qui, quoiqu'on dise qu'il pue, exhale ce puissant remugle par quoi préludent toutes les noces de la terre et n'offense que les narines par trop sourcilleuses et ignorantines. 


Le pâtre possède des formules conjuratoires et propitiatoires, qu'il proonce sur le ton incantatoire du plain-chant liturgique, dans le secret, et sous forme de rite pastoral, pour le maintien en bonne santé de son troupeau. Ce sont là paroles transmises de génération en génération par les familles consa­crées au métier de gardiennage de père en fils, selon des thèmes repris ici et là et que chacun modifie à son gré. On les appelle des gardes ou des jets et on les retrouve parfois chez les vieux bergers des Ardennes et autres pro­vinces où les brebis abondent (i).


(i) Les ayant recueillis pendant que j'étais moi-même berger de 1941 à 1943, de la bouche de certains pâtres qui, peut-être, furent gardiens de troupeaux hors de Provence, avant la guerre, on ne peut donc leur attribuer une source provençale.


Paroles prononcées contre la clavelée et la rogne: 


 Ce fut par un lundi au matin que le Sauveur du monde passa, la Sainte Vierge, après lui, Monsieur Saint Jean, son pastoureau, son ami, qui cherche son divin troupeau, qui est entiché de cette maligne clavelée ou rogne, de quoi il n'en peut plus, â cause des trois pasteurs qui ont adoré mon Sauveur Rédempteur Jésus-Christ en Bethléem et qui ont adoré la voie de l'enfant.


 Mon troupeau sera sain et joli, qui est sujet â moi. Je prie Madame la vierge qu'elle my' puisse servir d'amie dans cette maligne clavelée ou rogne bannie de Dieu, reniée de Jésus-Christ. Je te commande de la part du Grand Dieu vivant que tu aies à sortir d’ici et qui tu aies à fondre devant le Seigneur et devant moi, comme fond la rosée devant le soleiL


 Clavelée ou rogne, sors d'ici, car Dieu le commande, aussi vrai que Joseph Nicodème d'Arimathie a descendu le précieux corps de mon Sauveur, le jour du Vendredi Saint, de l'arbre de la Croix.


 De par le Père, de par le Fils, de par le Saint-Esprit, digne troupeau de bêtes à laine, approchez-vous d'ici, de Dieu et de moi. Voici la divine offrande de sel que je vous présente aujourd'hui. Comme sans le sel rien n'a été fait et par le sel tout a été fait, je dis O sel !je te conjure de la part du Grand Dieu vivant, que tu me puisses servir à ce que je prétends, que tu me puisses préserver et garder mon troupeau de clavelée ou de rogne. Je te commande comme Jésus-Christ, mon Sauveur, a commandé dans la nacelle à ses disciples lorsqu'ils lui dirent Seigneur, réveillez-vous, carla mer nous effraie. Aussitôt le Seigneur s'éveilla, commanda à la mer de s'arrêter, aussitôt la mer devint calme.


 

Tableau IV

VOICI ces terres à brebis de la pleine Crau (i), ce campus lapideus sive Hercules, le champ d'Hercule de la légende, ce don du Rhône et de l'ancien lit de la Durance, terres désertes et perdues d'une ancienne île autour de laquelle jouaient des eaux douces-amères, où les traits de l'esprit et ceux du sol méditerranéen se sont mariés dans leur plus extrême dépouillement, avec cette gravité dans la splendeur, cette âpreté dans la beauté sévère, accablées par trop de sécheresse.


Cette mer de pierres qui brasille, à peine, dirait-on, arrachée des commencements des temps, est coupée ici et là, et à de longues distances les unes des autres, par d'immenses bergeries, surmontées d'une croix, dont les parois en roseaux de marais liés en javelles, se tassent, pansues un peu, semblables aux oeuvres vives de navires échoués, quilles en l'air, et rongées par l'implacable rage de la lumière qui en dilue les masses.


Les étangs et les résurgences salines des sansouires, aux confins de la Camargue, envoient leurs longues réverbérations tournantes en faisceaux de projecteurs braqués parmi les mirages d'où émergent, comme en rêve, des lignes pelucheuses et mauves de tamaris et parfois une frise déchaînée de tau­reaux, enlevée sur l'or frissonnant du jour, une formation de flamants aux ailes de feu rose qui fracasse et troue le ciel par son haut vol plané.


Crau viendrait de Crai qui signifie pierre en celtique.


Sous cette surface d'une égale continuité, articulations, assez curieusement, de la chair sous le squelette dont saillent au dehors les vertèbres et les côtes, s'étirent des minces pelures de calcaire, d'argile et de sable mêlés, d'un roux d'amande grillée dont la couleur déteint sur la robe des brebis, terre bonne dès qu'elle est irriguée, bien que sa végétation sèche vite sous la torride chaleur et le mistral.


Tant il est vrai que seule ici est reine la brebis qui peut dépaître ces gazonnements sapides et sauvages et se mouvoir à l'aise dans ces espaces faits pour elle, «sans arbre, ombre ni âme « (i).  


Dans cette aridité sculptée de cailloutis, au relief dégradé, que les remontées du salant ne parviennent pas à submerger, ni à attaquer, il demeure cependant les vestiges des forêts d'autrefois, les quelques chênes-verts qui incisent la monotonie du paysage, et que peuplaient les sangliers, les cerfs, les ours de la préhistoire pourchassés encore par les Ligures et les Celtes. Les tamaris s'y multiplient et rappellent par le corail léger de leur feuillage qu'ils sont fils de la flore marine qui occupait cette plaine crayeuse. Leur ombre est l'asile des troupeaux pendant les heures caniculaires. De loin, ils sont impalpables comme des plumes grises et dès que l'on approche d'eux ils surprennent par l'épais de leur port tourmenté et buissonnant.


Et, soulignant cet ensemble au cadre vide, synthétisant en un raccourci fulgurant ces paysages pierreux et leur ordination pastorale, là-bas, sur le fond bleuâtre des Alpilles, l'image la plus suggestive qui se lève sur cette Crau bergère est bien celle des ruines de l'abbaye bénédictine de Montmajour, du Vie siècle, qui veille sur cet univers de la minéralogie morte. Dans le désert et le néant de ces écroulements de murailles, au sommet d'une éminence, les troupeaux des brebis se réfugient parmi les salles des anciens religieux, en temps d'orage, afin de perpétuer là le rite éternel du pâtre, et l'on peut y voir, pour compléter ce symbole toujours vivant, en support de doubleau, comme au cloître de Saint-Trophime, un bélier aux belles cornes enroulées autour de ses oreilles en une auréole de saint, qui affirme sa pérennité sur toutes choses alors que celles-ci ne seront plus que des reflets ou des songes...


    (I) Mistral, dans Mireille.


Le berger arpente de long en large, pendant tout l'hivernage, cet empire du soleil et de la pierre qui s'étend d'Arles à Miramas, de Salon à la mer. Il en est le maître comme il l'est de son corps et de son âme. Tout ce qui remue, naît, croît, vole, saute ou meurt ici, il en a pleine connaissance dans sa charge intérieure, dans ses déploiements profonds, en une science non pas d'exactitude et de rigueur, mais de vie intime et chaude où se mêlent le vrai et le magique, qui est peut-être lui aussi lourd de reflets du vrai, l'illumination passionnée et l'exploration raisonnée inspirées de l'expérience des simples qui sont bons comme du pain.


Ce morceau de steppes catapulté de quelque Sahara, est parsemé de rares oasis de verdure, qui sont des villages, fondues dans cette lactescence de perles broyées, et d'où partent des routes blanches comme des os, bordées de files de cyprès entortillées dans leurs quenouilles d'épaisse laine de nuit et qui s'enfoncent dans le lointain horizon.


Les coussous se répandent dans leur plate configuration de galets ronds et cuits, de codes innombrables et, aux approches de la mer, d'agglomérés de petits cailloux de couleurs diverses comme du marbre brèche dur et poli, coupés de bas-fonds, de ravines, d'enfoncements que les pluies d'hiver em­plissent comme des mares.


Au cœur de cette immensité brille l'étang d'Entressen, pur diamant d'un bleu pâle d’œil de brebis.


S'y lisent encore dans leurs grandes lignes les tracées des voies préhistoriques, celles de la civilisation et celles de la transhumance qu'avaient empruntées les conquérants, les marchands, les sages de Grèce, d'Italie, d'Espagne, de la vallée du Rhône et qui continuent à rouler dans leur antique et vénérable poussière les vestiges des dalles dont s'étaient servis ceux qui en avaient empierré les lits.


Des monticules de caillasses délimitent les terrains de parcours, depuis que le droit d'esplèche, celui de la vaine pâture « grasse et vive « , qui remontait à des temps immémoriaux, au profit de tous, et était exercé pendant la belle saison, de la Mi-Carême à la Saint-Michel, a été aboli. Etranges cairns élevés par les bergers qui, en entassant ces rocailles, découvraient autour d'elles des ronds de sol où plus jamais n'a poussé d'herbe bonne ou mau­vaise. Tant l'incendie du ciel est prompt à dévorer toute semence et toute racine qui ne peuvent lever ou s'agripper que là où s'étend une poignée d'humidité et d'ombre, celle précisément sous chacune de ces rocailles. Il semble, voyant surgir de place en place ces tertres, que ce soient là des signaux dressés au-dessus de ces flots pétrifiés qui se sont étalés sans une ride, déroulés à l'infini avec ces pierres enracinées dans le sous-sol jusqu'à quatre pieds de profondeur et que le plus dur métal ne saurait entamer.


Point n'est besoin pour lui de braquer ses regards en éventail, de tendre l'oreille, de dilater ses narines. Même amputé de tous ses sens, il lui suffirait de baigner dans cet air surchauffé, de toucher par ses semelles cet étrange amalgame d'humus pauvre et de sèches pierrailles, pour saisir les moindres mutations qui s'y accomplissent, leurs plus impalpables nuances, pour suivre en lui-même, dans la prison de son corps, ce que dit l'herbe, le vent, le troupeau. Il sait le ramasser en entier, le temps d'ouvrir et de fermer les yeux, ce pays craven, stérile et grandiose, le dénombrer, prendre sa réelle mesure, descendre loin en lui dans ce qu'il représente de vérité dans son ciel, ses alluvions, sa vase, son gazon ras, sa faune, ses cailloutis, même au-delà de tous leurs mystères. En lui se résume l'âme de cette Provence-ci, pauvre mais Si bellement reluisante d'autres richesses comme la Méditerranée dans un petit coquillage rose...


Sans cesse, il lui faut faire le point sur le cadastre de cette étendue désolée et de ciel bloqué dans son azur, pronostiquer, conjecturer, pressentir, lire dans l'avenir du temps qui vient, tirer des augures du tréfonds du sol, afin de pouvoir, en esprit, palper la matière herbacée qui poudrera un jour, comme à frimas, les terrains de son aire à brebaille. Car, comme on dit ici, il donnerait bien même la tête de son père à paître à ses moutons, Si celle-ci était d'herbe...


  Les quatre saisons, la rose des vents, le signe du zodiaque, les cycles de la vie des bêtes marchantes et volantes, celles des plantes crûes à ras de terre ou dans le plein du ciel, il doit constamment balancer et lier leurs imbrications, se tenir aux aguets en leur noyau, au cœur étincelant de leurs augustes conver­gences, afin d'en recevoir les décharges, s'en laisser imprégner comme par des laitances sacrées. C'est là où commence et finit sa vraie connaissance. Mais il n'en a pas conscience et surtout sa bouche n'est pas causante ni bavarde. Elle sait surtout se taire. Cette lande aux secrets aussi.


Le mange fange, le mistral, ce roi des vents provençaux, avait, durant cinq jours, déchaîné ses fameux " coups " du nord-est sur la plaine ouverte au couchant et au midi, la pilonnant et y projetant des spires d'une poussière crayeuse, dont les tourbillons se rabattaient et virevoltaient, et qui planait encore, étincelante, avec, au-dessus d'elle, des vibrations bleuâtres.


Maintenant, les tornades froides ont cessé de s'encolérer en cisaillant les étendues plates qui craquèlent et sonnent creux, comme évidées.


La saison des pluies s'est achevée. Les nuages désarçonnés ont été chassés à grands coups de vent. Finies ces eaux du ciel déversées par à-coups torrentiels qui faisaient la joie de la Crau haletante, gorgeant toutes ses veines taries. On ne dira plus : lau que bu temps barruelé per plauvé, il faut que le temps varie pour qu'il pleuve. Car, aussi maigrichonne qu'elle soit, l'herbe a besoin son content d'humidité, afin qu'elle puisse résister jusqu'à l'été, son terme fatal, elle que de toutes parts investit la sécheresse dévorante qui ne lui laisse point de répit.


Immarcescible, l'azur est crucifié au ciel où s'est réinstallée la grande sérénité estivale. Rien ne bouge dans ces espaces sinon les brebis qui se dé­placent avec lenteur, perdues parmi les pierres dont elles ont pris la patine, comme les oiseaux, les reptiles, les insectes.


Parfois, s'élève un long appel de quelque berger qui hèle un autre à travers les pacages. Des hérons grisâtres, en naviguant au-dessus de la Crau pour rentrer dans leurs étangs, laissent entendre des cris qui imitent le mugissement d'un taureau. C'est pourquoi on les appelle bu moa, qui est une onomatopée.


Pendant les chaleurs matinales de la canicule, aucun souffle ne circule pour en atténuer les morsures. Mais dès que le soleil abandonne le moyeu du ciel et commence à décliner, surgit le bu pounent qui suit la course de l'astre jusqu'à son coucher, frais et allègre ; c'est pourquoi on le nomme «le vent des dames ». Et alors, tout se met à respirer, même les cailloux qui lâchent les condensations solaires captées dans leurs molécules. Il y a bien le libech et le bu vent larg qui se font sentir de temps en temps en sursauts furieux aussitôt apaisés, mais vite la terrible brûlure de l'aridité reprend possession de la plaine affaissée sous son faix. 


Juin est bien là, dans son commencement. Mais son emprise s'est depuis longtemps imposée dans sa brutalité, avec ses griffes d'or, et a éclaté au coeur même du fugitif printemps dont il a vite saccagé les floraisons. La pelouse herbeuse est ratatinée, couleur de cendre. Elle s'est retirée soudain, comme ces nusseaux qui s'évaporent, bus en un seul jour par les sables.


La sécheresse est dans son plein. Elle est suffocante. Surchauffées, les plantes exaltent et projettent leurs dernières émanations dont les arômes gré­sillent. Les cigales s'exaspèrent dans les terres tranquilles et muettes, leurs stridulations semblent découper en fines lamelles l'immense plaque de verre chauffée à blanc et soufflée par l'air, de part en part de l'horizon.


Les brebis traînaillent dans les coussous. On n'entend plus ce bruit d'abeilles butineuses que font leurs lèvres veloutées lorsque, actives et affriandées, elles tondent devant elles la verdure naine et drue. A peine on les voit repousser les cailloux de leur museau busqué pour trouver à leur abri la bonne provende.


Les moustiques et les arabis, ces moucherons proliférés sur les étangs et les marais, arrivent par nuées avec leur fièvre et leur pestilence, portées par une odeur de vase, cette vase en effervescence brassée et rebrassée par le brasier du jour où pataugent les manades, et qui viennent tourmenter bêtes et gens.


Déjà, à l'approche de ces bouffées torrides qui vont bientôt les chasser, les brebis, en lesquelles retentissent longtemps à l'avance les événements qui font basculer les plateaux de la balance du ciel et de la terre, se mettent, plus que jamais, à « chômer « , accaoumat, à se presser en pelote, têtes basses, fourrées à l'ombre des ventres et des pattes de leurs voisines, agglutinées, faisant front contre les insectes persécuteurs qui les assaillent, contre l'air incandescent, contre la dure lumière qui martèle leur crâne.


Elles se déplacent à peine, bêlant sans cesse, le chanfrein levé vers le nord, vers les Alpes dont elles prendront bientôt le chemin, déjà travaillées par le moût du voyage, par la fièvre de la route. Et elles broutent déjà en rêve les hautes tiges des pacages, là-haut, près des névés, aimantées, à 6oo kilomètres de distance, par l'altitude. Même les agnelles de l'année en sont informées dans le fond de leur tendre imagination, elles qui n'ont jamais quitté leur Crau natale, car leur sang est lui aussi agité par la sainte impatience de la migration que leur antique ancêtre, le mouflon, conducteur de la harde, leur a léguée en héritage.


C'est en vain que le berger tente de les faire avancer. Leur inappétence leur fait dédaigner même les tourteaux et le sel. Elles sont « alanguissantes », troublées par de mystérieux présages dans la profondeur de leur vie pensante, car assurément les brebis pensent herbe et joie, comme nous, musique et poésie. Elles sont tiraillées par les impératifs de leur race que l'homme a mal détournés en elles pour mieux les assujettir.


Alors, elles paraphent l'espace de leur rond de laine ocre et beige, en volumes renflés, avec leurs flancs et leur tête à plat dans cette désarmante attitude du sommeil, ou bien elles s'en vont s'agglomérer, abattues par la tor­peur, à l'ombre de quelque haie de tamaris, à moins qu'on ne les mène dépaître qu'à la fraîcheur du matin et du soir, et là encore elles vaguent, lasses et hébétées, mangeant du bout des dents.


Car elles sont douées d'une complexion fragile malgré leur rusticité. Elles craignent aussi bien la trop grande chaleur que l'humidité et le froid. Si elles ont besoin, par exemple, de beaucoup transpirer, afin d'activer la venue du suint qui les garde alertes, la trop grande transpiration pourrait leur être néfaste. Si elles se plaisent, par leur goinfrerie, dans les prairies artificielles où elles trouvent de quoi satisfaire leur appétit de toutes les herbes de leur choix, il leur faut, cependant, Si elles ne veulent pas dégénérer dans la graisse de leur paresse car, par ailleurs, elles sont sobres comme toute chose l'est dans cette Provence sans excès, chercher leur vie, se déplacer sur des grands parcours pour lesquels elles sont faites, en marcheuses entêtées qu'elles sont, et non point pour l'immobilité de la stabulation en bergerie et le râtelier toujours garni.


Un équilibre constant de température est leur règle. Même au printemps, où les matinées sont souvent frileuses, on ne les sort point de bonne heure, il faut attendre que le soleil ait «chambré « les plantes, que les brumes et la rosée se soient dissipées, cette brume et cette rosée, la terreur des bergers, qui leur gâtent la santé.


Bien que ce ne soient pas là lois absolues, que le berger se détermine dans son gouvernement du troupeau selon son expérience et les multiples éléments d'observation qui se présentent à son esprit, il reste que la brebis est créature du juste milieu, toujours aspirant à se tenir entre les deux extrêmes.


Mais son étonnante faculté à se plier à tous les habitats où l'homme l'a en­traînée, lui donne une plasticité, une malléabilité sans limites puisées dans les ressources de résistance d'un organisme qui, en dépit de sa fragilité apparente, sait affronter tous les climats et toutes les latitudes.


Ce n'est pas pour rien que provençale, arlésienne pour bien dire, de race mérinos, venue de Ségovie en Espagne et, peut-être de plus loin encore, d'une Afrique du Nord des temps des Maures (i), qu'elle soit devenue cravène, Si bien façonnée à la structure du pays, élégante et robuste, dure à la marche, avec des jambes longues et fortes, toute enrobée, de la tête aux sabots, avec sur le front, ce toupet fameux qui la distingue des autres brebis, d'un signe d'aristocratie, d'une laine fine, épaisse et ondulée qui brille d'un blanc mat. Ce furent les béliers aux cornes en spirales, énormes et majestueuses, de la bergerie modèle, impériale et napoléonienne d'Arles, que Joséphine prit sous sa protection qui, dès I 8oz, furent les géniteurs premiers des troupeaux de Provence. Modifiés, améliorés par la suite, il prédomine toujours en eux ce sang mérinos, qui fait que lorsqu'un tissu souple vêt le corps d'une femme, on ne peut s'empêcher de penser, le voyant tomber en plis de magnificence ou le mouler, qu'il contient, dans sa chaîne et dans sa trame aux fils croisés, des siècles d'histoire d'une France lainière et drapière qui a su, grâce à cette bête de choix, hausser jusqu'à un grand art les métiers de berger et celui de tisseur, les plus nobles de l'homme.


Que le cycle de la nature ait viré soudain, le calendrier est là qui en té­moigne. Mais de cela le berger, qui écoute à tout moment se répercuter en lui les métamorphoses de l'univers et n'ignore rien de ce qui se trame dans les vertèbres de la terre, dans les stratifications bleues du ciel, en aurait été instruit aussi sûrement, rien qu'en ne voyant plus se faufiler entre les pierres le ventre blanc et le dos bigarré par des lignes noirâtres et transversales de la grande outarde, de l'estardo. Car elle fuit le désert de feu aux premiers jours où tout se conjugue comme pour une conflagration flambante.


Et, de la sorte, c'est elle qui donne le signal de la mise en marche de la transhumance, comme elle en annonce le retour, aux premiers jours de sep­tembre, lorsqu'elle rejoint elle aussi son domaine hivernal, ces prairies de cailloux et qu'elle y poste en faction ses discrètes sentinelles qui avertissent qu'un homme arrive. 


C'est en souvenir de ce qu'elles vinrent d'outre-mer, que les Espagnols les appelèrent ovejas marinas, moutons maritimes, d'où nous avons tiré mérinos. Mais, une autre étymologie fait dériver merino, en espagnol, du bas-latin majorinus, dérivé à son tour de major, qui signifie maire, juge de la transhumance ou inspecteur des troupeaux, d'où l'adjectif merino relatif aux troupeaux errants, de passage.


Elle y retrouve, qui y foisonnent, la poule sultane, la poule de Carthage, les gangas, la perdrix de Crau, l'alouette et puis la bergeronnette et la corneille, douces et familières amies des brebis qu'elles accompagnent dans leurs vaga­bondages, se posent sur leur dos et signalent au berger, par leur fuite préci­pitée, dès qu'elles l'aperçoivent, l'ombre tournoyante d'un vautour rasant les coussous.


Tout parle ici qu'une nouvelle scène, surgie des formes traditionnelles de la vie pastorale, a brusquement pris naissance, s'enchaînant, par sa répé­tition, au rite millénaire qui donne à cette terre sa plus sûre qualification et la domine par une juste image. Il y avait l'hiver, puis le fugitif printemps et, maintenant, nous sommes en été, d'un palier à l'autre, sans transition nuancée, mais l'été, lui, tranche net les partages des saisons, d'un couperet de feu.


L'herbe, elle aussi, toute morte qu'elle est, a averti l'homme que le temps est proche, qu'elle aussi va prendre le chemin, souterrain celui-là, des grandes pérégrinations, en renonçant à elle-même, en plongeant dans son économie éternelle, dans une sage attente au fond de ses racines ensommeillées, pour ressusciter un jour proche dans sa verte sève et ses voltes vers la clarté, lorsque l'hiver de nouveau égayera la steppe par les bêlements heureux des troupeaux revenus avec leurs belles ventrées prises aux alpages, au branle des sonnailles.


Elle s'allège, elle se dénude pour mieux se couronner, tout comme l'âme de l'homme abandonne tout pour être mieux elle-même, pour être plus riche de sa pauvreté consentie.


Et le berger contemple, gisant à ses pieds, la grande foule végétale dont il connaît la bienveillance, depuis sa germination jusqu'aux ruées de ses éclo­sions, jusqu'aux coups de force des bourgeons qui partent en éclats et aux saccades des tiges qui se dégainent, libérées, avides de lumière et de rosée. Elle est là, écrasée, rampante, mais elle ne continue pas moins à s'entêter à durer pour vaincre plus tard sa propre inertie, prise d'une fureur de mourir comme elle avait été ivre de renaître dans le sang nouveau de sa chlorophylle...


Il la voit telle qu'elle fut, telle qu'elle sera, écume verdoyante qui jute alentour quand, véhémente dans ses noces et ses fêtes, elle dévorera de ses marées chaque pouce de terre, colmatant le désert encaillouté d'un irréel revêtement herbeux et floral...


Sur la face de cette immensité écrasée par le silence, dans ce paysage opprimé par le fardeau de ses fantômes dont il demeure hanté, ce qu'il évoque, en passant en revue cette flore éteinte, ce ne sont pas, le narcisse de mer, le chèvrefeuille, le genêt d'Espagne, le jasmin sauvage, le liseron, leur délire suave lorsqu'ils sont en fleurs, bouquets de soleil et de mariée, corbeilles d'or et d'argent, s'échevelant en feux d'artifice, dans un éclatement ivre, gagnant comme un brasier toute la plaine, s'élançant en flammes odorantes entre les rocailles, dans leurs charrois de miel où s'engluent les abeilles.


Car le berger, toujours, pense troupeau, vit troupeau, n'aime que son trou­peau. Celui-ci est son triomphe et sa raison d'être. Il inscrit son histoire dans la tendresse des prunelles de ses brebis Si timides levées sur lui et qui le recon­naissent pour chef. Son intimité avec elles, Si elle est le fruit d'une longue accoutumance, d'un travail têtu, est aussi oeuvre d'amour et d'amitié. Si, selon le dicton, un loyal berger entre par le droit huis en la bergerie, sinon il est larron, il doit aussi entrer par le grand porche ouvert à deux battants sur l'âme de cette créature frémissante, sinon il est exclu d'elle à jamais, et la trahit alors qu'il doit la servir dans l'honneur. La beauté du monde, il peut la placer entre les deux cornes de ses béliers, dans le toupet frangé qui retombe sur le front de ses brebis, et cela vaut pour lui autant qu'une brassée de fleurs.


Qu'on s'étonne ensuite qu'il répugne de toucher au plus succulent gigot tiré d'une de ses bêtes, car il lui semblerait de manger la chair d'un de ses enfants... Qu'on s'étonne ensuite qu'il est fier et plein de contentement, lors­qu'à la tête de sa troupe, il traverse le village et que sur le seuil des mas on s'exclame, à son passage, sur la perfection de ses mérinos qui défilent dans un nuage d'or comme des princes et des princesses


Cet hommage va à leur créateur qui a besogné tout le long des années où brouter, ruminer, lutter et agneler sont des fonctions qu'il doit impérieuse­ment satisfaire chez ces herbivores à la dent vorace, afin qu'il mérite d'être le maître attentif de ce bien qui n'est pas le sien mais plus que le sien, par cette droiture de loyal berger.


Car ce n'est pas peu d'être toujours debout à la pointe du jour, et le dernier couché de la ferme, non sans se lever souvent en pleine nuit pour aller porter assistance à quelque bête en peine de maladie, ou tout simplement pour s'assurer Si son troupeau est pleinement heureux. Et afin qu'entre lui et ses compagnons de chaque jour la vie commune fût entière, pour qu'elle se confondit dans une même chaleur, il préfère que sa couche, son besso soit à proximité ou même dans un coin de la bergerie.


Ces plantes ligneuses et aromatiques qui rampent, se tordent au ras du sol, s'étendent en rond sur le roc, s'y modèlent, ramifiées par des vrilles, des crochets, des piquants, ces petites lances fragiles et veloutées, serrées en fa­milles, dont la vivacité et le lustre des folioles sont une joie des yeux, elles sont véritablement la graisse et le nerf des brebis. Et, de toute sa pensée il s'y attarde.


Tout en elles est agréable à son âme. Il se sent perdu en elles, les respire, les palpe à la fois par tous ses membres, pressé contre leur intimité, devenu elles. Il les suit dans leur difficile existence. Tout ce lent travail des racines qui attire la substance ardente du sous-sol, toute cette tension qui est celle d'une pensée, d'une réflexion qui se contrôlent et se contractent, et toujours cette économie dans la distribution de la sève, cette retenue dans l'expansion des feuillages rentrés ! Elles peinent et elles créent dans la fatigue heureuse, comme lui, peines et créations vertigineuses de la terre.


Non, mais les humbles plantes nourricières dont les fleurs sont sévères et la beauté dépouillée, qui s'acagnardent à l'ombre des moindres éclats de pierre, agrippent leur vitalité à la pauvreté de l'humus, tirant de peu un monde sans limites, et ces graminées sans gloire, frissonnantes dans leur verdeur, qui courent par veines, par petites flaques, économes, discrètes.


Quelle puissance se joue dans leur sécheresse noirâtre ! Toute sa sen­sibilité va droit à travers leur écorce jusqu'à leur sensibilité, s'y loge et s'y accorde. Il lit dans ces longues palpitations d'idéogrammes végétals, dans ces filigranes entaillés dans la lumière qui gicle. Il entend leur vie simple qui oeuvre en profondeur, il voit les routes sinueuses que prend la sève pour irriguer au ralenti les branchages secs, ses mouvements merveilleux qui aboutissent à la chimie de la résine pointant en échardes d'une lumière d'ambre, les fusées d'odeurs violentes qui s'élancent, comme projetées par des frondes, et se frayent un passage à travers son corps...


Comme elles lui plaisent, cette sécheresse et cette âpreté dans lesquelles elles vivent, et qui le clouent sur le sol, avec sa chair et son âme nouées, comme elles !... Mais il sait bien que dans cette communion, c'est encore son métier de berger qui parle le plus et qui ne voit que l'aise, que ses ouailles trouveront à la belle saison lorsque leurs lèvres les cueilleront avec impatience.


Chiendent commun, parnisso, chiendent bulbeux, chiendent de blé, ivraie, bu margrail, ce raygrass du bonheur qui blanchit sous la pierre, parce qu'il se dérobe à l'action du soleil, orge de muraille, hordi sauvagi, plantain, bu planiag4 germandrée, bu calamandrino, qui rend la chair de la brebis savoureuse, fausse avoine, civado fero, scirpe, thym, aspic, fétuque à brebis, haute fétuque à bâle hérissée, qui naissent en abondance et se multiplient parmi les cailloux, que les brebis broutent avec dilection, les trouvant tendres bien qu'elles soient parfois coupantes, plantes sans histoires, discrètes et pauvres d'attraits, mais faisant oeuvre de vie ! Les voici, les appétissantes, les nourrissantes, les excel­lentes, reines des pâturages cravens, qui sont franches dans leurs vertus et a qui il voue vénération et respect au point qu'il a parfois vergogne et même chagrin de poser son poids d'homme sur elles, lorsqu'il va et vient sur son coussou ou bien lorsqu'il s'y étend. Il lui arrive souvent de faire un. long détour de crainte d'en fouler une seule et même de la froisser au passage, pour ne pas lui faire de mal...


Il en est bien d'autres qui mériteraient d'être hautement louées pour leur bonté et pour l'aise qu'elles procurent aux troupeaux, plus rares sans doute, éparpillées sur une plus vaste aire d'expansion. Mais les bêtes ne les dédaignent point et s'y arrêtent, en passant, comme auprès d'amies oubliées et refont connaissance avec elles


La garance, bu raftlet, dont les teinturiers se servaient autrefois pour colorer les étoffes de rouge, est l'une des cinq racines apéritives mineures, et ce qui convient à l'homme dans l'ordre végétal convient à la bête. La vipérine, diuré­tique et rafraîchissante, dont la fleur, en forme d'entonnoir, contient une goutte de miel que les enfants affectionnent et sucent comme les brebis, ce qui lui a valu le nom de susseillelo. Le chardon Roland, bu panicaou, l'oseille simple, I'aigreto, les jeunes rejets de la petite ésule, bu retoumbet, l'hysope qui pousse en hauteur et fait Si joliment son effet sur la plaine, dont la fleur répand un parfum entêtant et est un cordial, mais que la brebis ne broute qu'en hiver. La grande passerage au goût âcre et piquant que la brebis ne met sous la dent qu'après sa floraison et qui possède la faculté de prédire la pluie par l'inclinaison de ses feuilles, tout comme un certain chardon, parmi tant d'autres variétés qui constellent la steppe et sont recherchées des bêtes, qui, lui, indique l'heure, car sa fleur ne s'ouvre qu'à 15 heures et ne se ferme qu'à 21 heures.


A toutes ces espèces qu'il sait dépister, dont les lieux où elles préfèrent croître, tout comme leur aire naturelle de dissémination, lui sont bien connus, sont mêlées celles que la brebis refuse ou qui lui sont préjudiciables, dont il s'efforce d'éclaircir les plants, de contenir les poussées, sans toutefois consentir à les détruire toutes en les déracinant. Car, comme l'ombre est l'autre aspect de la lumière, comme le chagrin est frère de la joie, il en est de même de toute racine de vie qui contient, logés en elle, indissolublement, le bien-faire et le mal-faire et l'innocence repose sur elle, comme elle repose sur le serpent et le scorpion, ces maudits, pour nous autres, mais pas pour eux qui sont de notre même genèse, sortis de la même glaise humide et qu'il n'a jamais consenti à écraser de son talon. Son instinct se rebelle contre toute destruction d'un être vivant, et les plantes sont elles aussi des créatures. Lorsque les rats l'incom­modent, il les prend dans des boîtes à trappe de sa fabrication et les porte au loin. Il n'aurait pas colleté une caille ou une outarde même quand il manque quelque chose à mettre sur son pain. Même l'oestre, cette terrible mouche qui pond ses oeufs dans les naseaux de ses brebis et dont les larves cheminent jusqu'à leur cerveau et les rend folles, s'il la tenait entre ses doigts, il refuserait de la tuer...


Que ferait la brebis du kalia dont la tige est trop ligneuse pour qu'elle la mâchonne? Pourtant, son suc guérit les crevasses de ses mamelles. Et la chamelée, cette espèce de salicorne, qu'elle serait bien tentée de brouter, à cause du sel qu'elle y trouve mais qui lui produirait l'effet d'un purgatif violent? La cynoglosse, l'herbo de Nouestro-Damo, elle n'y touche jamais, elle sait d'instinct que cette plante lui est funeste, cependant narcotique et assou­pissante, on en applique les feuilles sur les vieux ulcères des jambes dont elles adoucissent les douleurs. Si la fleur du bouillon blanc est pectorale pour les humains, la brebis passe à côté de ses hampes sans s'y arrêter. Il en est de même de l'asphodèle, encore qu'il l'attire, mais le berger croit qu'il est cause de plusieurs maladies et veille à ce que le troupeau ne s'en approche pas. Il y a encore la renouée rampante, l'aigremoine, le ciste, l'ivette, le marrube noir, l'herbe au chantre qui donne aux bêtes une odeur d'ail, tous familiers à sa vue mais qu'il bute hors de son coeur pour les effets maléficieux que contiennent leur sève, sans pourtant lui inspirer de la haine : ils font corps avec le paysage trop peu nanti déjà de verdure dans son cadre vide, ils le meublent, ils sont la Crau...


Ainsi, a-t-il achevé le tour de son dur royaume de la pierre, Si identique à lui-même depuis toujours, supputant, recensant ses pauvretés qui sont richesses avec tout ce qui fait leur prix dans leurs apparences miroitantes et dans ce qui gît au-delà de leurs apparences.


C'est une fulgurante vision que son regard circulaire a ravie à cette ari­dité, image burinée de désert brûlant où courent en lacis, entre les cailloux, les minces sentes entaillées par les allées et venues des pattes des brebis, de ciel qui, après tout, n'est peut-être que la mer, tant leurs reflets se répondent avec ceux qui brasillent à fleur de sol, de mas dont la chaux aveugle dans sa neige, de bergeries perdues, de cyprès coulés dans la lumière, et sur tout cela, des bourdons allègres, des abois de chiens et les troupeaux qui coulent, répandus autour de leurs pâtres comme une mer à peine mouvante...


Tout se tient en bon ordre dans cette immobilité, même l'ombre du berger collée à sa vie comme ses chiens à ses talons, et qui a passé tant de fois, en les frôlant, sur les coussous. L'éternité a frappé ces espaces définitivement voués à leur destin pastoral. Qui pourra jamais secouer cette pesanteur figée à ces rocailles ?


S'il y avait des loquets à tirer sur les mille et mille portes ouvertes sur le bleu de ce monde endormi et linéaire, il l'aurait cependant fait, pour être certain qu'il le retrouverait tel qu'il l'avait abandonné. C'est là le tourment de cette âme d'homme de la plaine, intégrée Si totalement dans ce sol né du Rhône qu'elle se sent galet, alluvion, sable et sel, dure à s'arracher à sa patrie à moutons Mais, au fond de son anxiété, tout lui dit qu'il peut être sans tourments et paisible dans son âme le territoire inhumain des caillasses et des plantes sèches est bien gardé, car ses vigiles sont, aujourd'hui, le grand silence blanc et la mort souriante.


Il peut, maintenant, tout comme ses ouailles, lui aussi répondre à l'appel de la route, lui qui en est le seigneur, porter ses regards au-delà des Alpilles et du mont Ventoux, sur les hauts plateaux des Alpes où les marmottes l'accueilleront par leurs sifflets de l'heureuse bienvenue, avec l'herbe grasse et somptueuse où l'on entre jusqu'aux mollets et qui moutonne à perte de regard sur les échines et les croupes des monts, coupée de précipices et de torrents fous.

Tableau V

C’est aujourd'hui sa dernière « garde » en Crau, avant d'entraîner ses brebis de gîte d'étape en gîte d'étape, tout au long de ces quinze jours de marche exténuante qui le mèneront au pied de sa « montagne ». Il lui faudra encore prendre celle-ci d'assaut avant d'être rendu sur ce vaste découvert des plateaux d'où l'oeil embrasse cet horizon qu'il connaît bien, découpé d'une suite d'éventails de crêtes et de vallées s'ouvrant et se refermant sur toute sa rondeur.


Il n'avait aucune inquiétude au sujet de ses brebis, il les avait toutes dans le cercle de ses regards et, d'ailleurs, la torpeur les avait rabattues et elles som­meillaient. Mais à la moindre alerte, elles savaient le héler en bêlant d'une certaine façon, car e]les étaient aussi fines et aussi subtiles que lui. La soirée, que la brise de mer n'était pas parvenue à aérer, les clouait dans sa torride immobilité. Même les labrits haletaient, langue pendante, tandis que les chèvres, que leur curiosité inlassable tenait toujours en éveil, rôdaient dans les coussous, leurs yeux d'ambre, inquisiteurs, à la recherche d'une feuille à happer, même d'un morceau de journal qu'elles mastiqueraient volontiers pour que leurs dents ne chôment pas. Tout à l'heure, il sait bien qu'en lui lançant son appel, toute la foule laineuse dispersée roulerait brusquement derrière lui pour le retour au domaine.


En attendant, il récapitule les préparatifs qui lui restent à faire, tout ce branle-bas dans la bergerie avant de « larguer » le troupeau ivre du « mal de la verdure » sur les routes de l'herbe, sur ces voies de la transhumance pour la traditionnelle « montée » dans l'azur et dans le vertige des cimes, à laquelle est attaché le destin du troupeau.


Comptable vigilant de ce qu'il doit à soi-même et aux autres, il énumère ses titres et ses devoirs d'homme qui a pris sur soi de faire valoir ces 2.500 vies à lui confiées, dont il est le garant et pour lesquelles il a donné sa caution d'honneur.


Car ce sont des vies saintes qu'il faut sauver de tout malastre et elles sont tendres et veloutées d'âme comme leur museau. Jl n'y a que les obstinés de coeur et de cerveau, ceux qui ne savent pas ce qu'est la féerie d'une créature animale, qui n'y conviendraient pas et souriraient. Mais le berger lui, sait. Il sait bien la place du soleil et des étoiles par ciel nuageux, et l'heure réglée sur le cadran du jour et de la nuit, sans avoir de montre  

Gouverner une bergerie, certes, il s'y connaît, c'est son métier, et mestié vau baronnié, métier vaut baronnie, il entend hautement le proclamer. Car Si l'on dit «tel berger, tel troupeau » on n'a qu'à regarder le sien, tout reluisant, tout pimpant de sa science du gardiennage. fi peut donner témoignage de ses mérites que l'on peut démêler d'un seul regard dans la qualité de sa laine, dans le poids et la finesse de sa chair, dans son oeil vif où la veine bonne est un fil d'un rouge feu sur fond blanc, dans son museau sec, dans la peau rose et douce au toucher, dans l'échine qui ploie et résiste ferme lorsqu'on y appuie de ses deux bras comme pur métal qui se redresse.


Rien ne pourrait lui faire abandonner cette cure, il l'a vrillée dans son sang depuis son enfance comme une vocation et un sacerdoce. Il ne peut être en estime de lui-même et heureux qu'en sentant autour de lui se presser les flancs chauds de ses brebis, leurs museaux relevés vers lui avec une touffe d'herbe entre les lèvres mobiles et leur âme à découvert sur leur front lorsqu'il passe au milieu d'elles, les tendres agnelles qui lui courent dans les jambes, les béliers qui cossent et dont les brusques colères s'apaisent par sa seule présence.


Quoi ! ne plus entendre de bêlements, ne plus se tenir au milieu de ces nuages de poudre blanche dans les sentiers quand il revient à pas comptés au mas ! Et là, plus de piétinements confus sur les litières dans la bergerie, plus de ruminations heureuses dans l'ombre trouée par la phosphorescence des prunelles qui le suivent, plus ce pays de libres parcours, cette Crau 4e la sainte dénudation où il circule avec le troupeau retenu à son amour


Et surtout, plus cette allégresse clarinée comme une cantate pastorale sur l'altitude qui enivre pendant les quatre mois de l'estive et de la quête de l'herbe ! Le seul mot de transhumance fait passer dans sa vie un air de jeu­nesse, une alacrité et une vigueur que même ayant perdu ses dents et dans ses os n'entendant plus aller et venir le souffle magique de toutes les espérances, tout perclus d'ans, il suivra encore, jusqu'à l'heure où il prendra la route sans retour, les brebis dans leur ascension annuelle. Parce que c'est là l'irrésistible poussée de vie originelle qui le guide lui aussi comme ses bêtes, l'acte essentiel de sa destinée sans quoi rien n' aurait été accompli en lui.


Le troupeau et la route, la route et le troupeau, il est à jamais pris dans cette giration dont il est à la fois le centre et les tournoiements. Mais ses mains et son âme sont astreintes à bien d'autres tâches sur les­quelles il doit veiller, qu'il doit entourer d'égards. Sa cape de chef ne couvre pas seulement son troupeau de sa rude bure où il a placé toute sa vigilance aimante. Cet homme oublié dans notre siècle par l'une de nos plus vieilles civi­lisations et qui continue à vivre la vie antique, ne tient pas seulement un troupeau dans la ligne droite de la marche et de l'aise, ne lui interdit pas seulement d'aller au dommage, de se lancer dans les mésaventures de la harde anar­chique d'autrefois. Il fait plus et, véritablement, il donne sa vie pour ses brebis. Il n'est pas seulement nanti de cette charge d'âmes ovines où il est, certes, coulé tout entier dans sa responsabilité qui ne laisse place à aucun faux-fuyant, à aucun subterfuge derrière lequel se retrancher. I1 y a encore les autres bergers, ses lieutenants, il y a ses chiens, ses lieutenants aussi, les ânes, les chèvres qui oeuvrent pour le troupeau et viennent sous son autorité, à qui il a prêté serment en sa conscience. Il est comme ces mages des cours de Perse et de Médie, à la fois guide qui conseille les rois et les roturiers, interprète de leurs songes, devin, possesseur des secrets de la terre, connaisseur du langage des bêtes, historiographe, aède, enfin toute la part de l'esprit. Il est davantage encore, un homme de toutes les ressources, un homme achevé, complet, qui n'a pas le loisir de chômer.


qu'il lambine dans la paresse, ne fait pas oeuvre de ses dix doigts et que mener des brebis, un enfant le saurait faire aussi bien. Mais qu'on le vienne voir dans le chaud de ses mille travaux lorsqu'il délivre les brebis, châtre les béliers, s'occupe de la tonte, panse les boiteux, ampute les queues des agneaux, soigne la gale et le piétin, distribue les rations d'avoine et de tourteau, règle la vie de la bergerie. Et quant à garder le trou-peau sur les friches, qu'on vienne prendre sa place dans la solitude, on verra bien Si les bêtes auront cette paix dans leur allure, cette confiance - elles, les éternelles épouvantées dans leurs flancs où le loup n'a pas fini d'y planter ses crocs et de hurler dans leurs souvenirs - parce qu'elles savent que leur ami, l'homme à la houlette, et leur dieu, le pourvoyeur de toutes les bombances d'herbe et d'eau fraîche, est là qui les connaît toutes, les désigne une à une d'un nom qu'il leur a choisi et pose sur elles des yeux où elles savent lire l'alliance qu'il a nouée avec elles. L'homme du labourage, retour de ses champs, sa charrue et sa herse remisées dans le hangar, abandonne les sillons et les semences poursuivre leur oeuvre à la grâce des saisons. Niais non point le pâtre qui revient des pacages. Sa journée n' est pas terminée. Tard dans la nuit, il allume sa lanterne et vient passer en revue, une dernière fois, le peuple laineux endormi dans la bergerie sous la garde invisible mais présente de sa houlette. Et parfois, il se lève, en sursaut, en plein sommeil, se demandant Si la Goulue, qui trem­blait de fièvre, dans la « soirante », n'était pas plus mal en point et lui porte vite une décoction d'herbes pour la calmer.


            Placé à la tête d'un monde clos, d'une société en raccourci, il dirige, administre, ordonne, organise. Et s'il est le régent, le meneur, il l'est aussi pour lui-même, car il est le premier à se soumettre à la loi qu'il impose. I1 faut qu'il soit partout à l'oeuvre et l'oeil aigu, et d'être le gardien de brebis ne suffit pas. Il a bien d'autres métiers nécessaires pour mener à bon port son oeuvre, de la tenir en main, bien serrée. Car en plus de vétérinaire, d'herboriste cueilleur de simples, d'astronome, de guérisseur, d'un peu sorcier, il est aussi maçon, menuisier, bourrelier, serrurier, tanneur, fromager, bûcheron, savetier, tresseur de paniers, façonneur de manches d'outils, forgeron, dresseur de chiens. Bricoleur en toute chose, sa main et son oeil sont habiles à bien faire et à bien défaire lorsqu'il le faut, partout où on le requiert, même lorsqu'il vend aux meilleurs prix ses agnelles et ses jeunes mâles aux foires d'Arles et d'où il revient le coeur serré d'avoir longuement suivi des yeux les «beautés » de son troupeau, emmenées par quelque nourriguier, éleveur de la région, qui lui bêlaient de loin leur indéfectible attachement. I1 pense avec ses mains que dirige une âme nette. Et on dit de lui «qu'il a la main » ou «qu'il a l'oeil» pour signifier l'excellence de tous ses actes menés à bien avec science et cons­cience qui ne lui viennent pas des livres ou de l'école mais de ses titres de berger qui est un état d'aristocratie.


C'est qu'il a souscrit à la vieille charte de tous les bergers du monde qui règle l'honneur de son état et en maintient solennellement les principes. Elle remonte bien plus loin, sans doute, que le temps où il y avait des pâtres en Chaldée, et il aurait pu en lire les saints préceptes dans le Compost et Kalendrier des Bergers du xvc siècle qui déjà recommandait


« Le berger doit être de bonnes moeurs et doit éviter la taverne et le bordeau et


« tous lieux deshonnétes et doit aussi éviter tous les jeux excepté des merelles et du


«baton et ne doit point jouer aux dés. Il doit étre de bonne vie, sobre, chaste et débonnaire


« et doit être loyal et diligent sur la cure des brebis â lui commises. »


Bien sûr, il sait aussi cuisiner, coudre, tricoter, ouvrages de femme, certes, mais célibataire tel qu'il est, comme le curé de sa paroisse, marié à son troupeau comme l'autre à Dieu, afin d'être mieux détaché de tout excepté de sa brebaille et de pouvoir se vouer tout entier à son dur labeur, il faut bien qu'il sache gouverner son foyer solitaire, aussi fruste soit-il. Et, hé quoi tirer l'aiguille, rapiécer des vêtements, ravauder des chaussettes, c'est encore oeuvre de choix, oeuvre de liberté, même Si elle humilie l'orgueil des autres mâles, ces benêts joueurs de boules, amis des estaminets, enfainéantés d'ombre et de soleil, à clabauder sous les platanes à longueur de journées. Car rien ne peut rebuter en lui le culte qu'il a du troupeau. I1 est le berger. Le paysan le salue très bas : le seul respect qu'il sait donner à qui il juge hors de pair; il lui rend l'honneur en silence. Et il le craint. Ce n'est pas pour rien qu'on désignait au haut moyen âge tout homme qui besogne du nom de berger. On disait que le roi est le bon berger qui garde son peuple et que la nation est le peuple des bergers.  

Tableau VI

Ce silencieux, ce solitaire, si bien apparenté, dans son immobilité à cette Crau qui garde la sève en léthargie mais possède dans cette vie latente des profondeurs insoupçonnées, a développé dans ses habitudes contemplatives l'esprit de poésie qu'il sait faire éclater et briller dans plus d'un ouvrage, fruit de ses mains diligentes et pensantes. Car, s'il regarde toujours les choses du côté où elles peuvent avant tout servir le troupeau, il aime aussi à leur imprimer un tour, un éclairage, une frappe qui fassent joie aux yeux, aux siens et à ceux des autres. 


Il croit en la vertu presque magique de ce qui plaît à l'âme saine: l'arbre, la pierre, les bêtes, l'eau, enfin, la nature à laquelle le lient tant de correspon­dances. Il croit aux légendes, aux mystères, aux fées et aux esprits. Il sait trans­figurer toutes choses même les objets les plus quotidiens, les plus familiers, tout comme cette lumière de Provence sait donner un visage de beauté aux galets nus.


Ce pouvoir, il le tient de sa terre frottée de féerie, et l'émoi qu'il ressent à son contact lui monte au coeur, et si ses lèvres demeurent muettes sur son rêve intérieur, sur sa sorcellerie, et ne peuvent les formuler, tout comme les cyprès, l'outarde ou les coussous, il sait, néanmoins, par de longs détours et des biais, les réveiller autrement, bien que d'une manière fruste, dans des objets, dans les choses, dans ses ouailles qu'il élève, belles et illuminées de santé.


S'il ne joue plus de la flûte, comme ses frères des bergeries d'autre fois, pour tenir son troupeau coi, il sait combien une voix d'homme le subjugue, et il tâche que la sienne se fasse grave et vibrante de tendresse, surtout prise du plus profond apaisement de son âme, ce qu'il obtient aisément puisqu'il aime ses bêtes et, ainsi, fait passer tout son amour dans sa gorge lorsqu'il leur adresse la parole, car il leur « cause». N'a-t-il pas, plus d'une fois, réussi à arrêter la débandade d'un peloton de brebis surpris en montagne par l'artillerie du tonnerre, sur le rebord d'une faille, juste à temps avant qu'il ait déroché et s'y soit précipité, terrorisé, rien qu'en lui murmurant avec douceur des mots sans suite, sans aucune signification, comme on en prononce aux petits enfants pour les tranquilliser ou les endormir.


Il appartient bien à cette lignée de pâtres à qui, dit-on, on doit la musique, les mathématiques et l'astronomie parce qu'ils ont le temps de rêver et qu'ils savent descendre aux racines du monde et à celles de la pensée, bien qu'il ne soit qu'un humble et un simple qui ne sait pas parler. 


C'est pourquoi, fier de son troupeau, lorsqu'il le fait parader, en l'étirant le long des routes, il aime qu'il soit embelli par des parures, et l'en pourvoit en les fabriquant lui-même, rien qu'avec la pointe de son couteau, dans le bois, cette ductile matière première qu'il trouve aisément à portée de sa main, frêne, acacia, buis, ciste, et qu'il sait plier à son désir et à son rêve. 


Mais les brebis, elles-mêmes, il le sait bien, sont aussi sensibles aux belles choses qui les ornent et possèdent le sentiment de la beauté. Leur frétillante curiosité, la vivacité de leur imagination les attirent vers tout ce qui brille et explose en reflets, les étoffes de vives couleurs, les bris de verre qui étincellent au soleil, le bruit des sonnailles, ce qui les porte aussi à se mirer dans l'eau immobile ou courante, par esprit de coquetterie. Et certains almanachs d'autrefois, n'ont-ils pas recommandé dans leurs « secrets pour les moutons», contre la langueur et le dépérissement, de placer des seaux pleins d'eau limpide pour que les agneaux qui en sont atteints, en s'y penchant, se réjouissent de voir trembler à la surface leur visage et, de la sorte, oublient leur mal.


Ainsi, le berger, par naturelle inclination qui lui vient d'un sens inné de la beauté et par les exigences mêmes de son métier, fait passer ses rêves dans des objets usuels et utiles, fourchettes, cuillères, louches, bols, en sculpteur adroit, proche de l'artisan-artiste qui atteint à l'oeuvre d'art populaire à force de probité, de méditation et d'amour. Dans les veines du bois, taillé en planchettes, raboté, lissé, il renverse, pour ainsi dire, toute la face illuminée du ciel, diurne et nocturne, ce ciel auquel il est constamment attaché, qu'il consulte, scrute et en mesure les événements qui sont logés dans les saisons, les jours, les heures afin de faire le point pour le plus grand bénéfice de la terre où vivent ses brebis. Roues tournoyantes du soleil avec leurs rais dardés, lunes rondes et hilares ou en croissants, comètes aux queues chevelues, semis d'étoiles à cinq pointes, rosaces, ellipses, spirales, oves et coeurs percés d'une flèche, toute une astrologie, toute une géométrie, primitives, enfan­tines, naissent sous ses doigts et rejoignent, à travers les millénaires, celles des pâtres d'Asie.


Mais il reproduit surtout cette floraison astrale par des dessins linéaires, sur les innombrables caulis, coularivo ou canaulo, les colliers de bois serrés par des courroies de cuir auxquels on accroche la batterie tintinnabulante des sonnailles aux cous des bêtes de front, aux béliers, boucs, chèvres conducteurs et meneurs et à ceux des plus belles brebis dans la mêlée du troupeau. Pendant les longues veillées dans la cabane de la montagne, le troupeau clos entre les claies du parc, assis auprès d'un poêle ronflant, bourré de bois de genévrier, il a, avec délicatesse, fait pénétrer dans ces minces lattes franches, de cinq doigts de largeur, assouplies à la vapeur ou immergées dans de l'eau bouillante, pliées sur son genou en belle courbure d'arceaux incurvés ou de frontons de maison provençale, de la forme même du cou d'une brebis ou d'un bélier, et légèrement évasées aux deux extrémités, son âme mythique et tous ces signes de la beauté céleste que sa foi de mage et de sorcier lui fait tant aimer. Il y grave, en plus, pour les enjoliver, des bordures dentelées, des filets qui courent en filigrane à jour ou déliés, des trèfles à quatre feuilles, des immortelles des neiges, des pâtres coulés dans leur limousine, des béliers qui combattent, fronts bas, des bêtes et des personnages fantastiques, des branches d'arbre irréelles, des chevaux soulevés de fureur...  


Pour retenir et tendre les courroies porte-cloches d'un bout à l'autre des colliers, il se sert de fermoirs, de clefs de bois, de clavettes, en forme de crois­sant et d'accroche-coeur, également enjolivés de décorations sculptées, têtes de béliers armées d'encornures royales, initiales secrètes, fleurs, coeurs trans­percés de flèches, signes cabbalistiques... 


Et à la descente de l'estivage, il ramènera parfois, arrimés aux bâts des ânes, des sacs pleins de ces humbles travaux dûs à sa patience et à ses mains actives, qu'il vendra dans les foires d'Arles, de Salon ou de Saint-Rémy-de­-Provence. Et ces colliers et ces clavettes valent bien ceux des tourneurs et des décorateurs attitrés d'Aiguines et de Nioriz-en-Asse.


Tout en dialoguant ainsi avec les tourments et les fiertés qui lui viennent de ses mille besognes, faisant le tour de ses corvées quotidiennes et des grandes lignes du destin de son troupeau, visibles et cachées, et qui doivent toutes aboutir demain à cette marée montante et clamante, à cette véritable expédition nomade de la transhumance, laissant loin derrière elle les ronflées du mistral, les pierres cuites de la Crau, tout en ouvrant les portes à d'autres tourments, à d'autres corvées avec lesquels se colleter et s'entretenir dans le silence de la montagne, sans s'en laisser abattre, voici que firent irruption en lui les énormes rumeurs des sonnailles ballantes qui vont ponctuer de leurs variations synco­pées le prochain départ des brebis.


Le berger sourit avec gravité en pensant à ce peuple nain, immobile dans son métal silencieux, qui attend qu'on vienne le délivrer de ses entortillements de paille et de papier journal, de toute une année, pour le préserver de la rouille, là-haut, dans la soupente de la bergerie qui lui est réservée. Chaque fois que, démaillotées, apparaissent les unités de cet orchestre illustre auxquelles il tient autant qu'au sel et qu'à l'herbe et qui, lorsqu'elles déclenchent leur musique, affirment anaren, vendren, nous irons, nous reviendrons, qui plane dans le ciel béatifié à l'aller comme au retour des errants de la montagne, comme son coeur cogne fort à leur vue!


Car c'est là, la pièce maîtresse, l'âme tintante et allègre de cette équipée annuelle, de cet exode de l'été commençant qui donne à toute chose une signi­fication cosmique. Pour lui, elle appelle la pluie bienfaisante sur les prairies qui se désenneigent et libèrent l'herbe pour qu'elle croisse en bonté. Et sur les brebis, elle appelle, pendant tout leur voyage magique, la bénédiction du soleil et de la lune dans leurs mystérieuses interférences, conjure les mauvais sorts, apaise les tempêtes, écarte les diableries des démons, protège ce qui se trouve dans les ventres des agnelles après leurs noces fabuleuses sur les crêtes et, qui sait, attire sur elles les aménités innombrables de tous les dieux passés et présents... Bien plus, rien ne lui fera renoncer à croire que les brebis s'ima­ginent que les battants de ces clochettes, qui font résonner ces carillons accordés, étant des os - mais des os de jambes d'âne - ceux-ci sont pris de leur propre squelette et chantent et, qu'ainsi, elles s' activent à avancer avec plus d'ardeur en entendant retentir d'agréables notes tirées, pour ainsi dire, du fond de leur être...  


Elles vont être fourbies, astiquées et lustrées à éblouir les yeux de leur éclat, comme couverts d'or et d'argent, avant d'être religieusement suspendues aux colliers patinés de suint et de frottement, eux aussi dépoussiérés, les bombées, les pansues, les jouflues comme melons, les allongées comme mamelles de chèvre, les arrondies comme grenades, les fines et les galbées comme fleurs de tulipe renversées, plus de zoo pièces. - une pour dix bêtes, environ - qui se divisent en quatre gammes, chacune composée d'une série de huit types qui se chevauchent en une fantastique harmonie de sonorités, ayant chacune un ton nuancé, toute son orfévrerie pastorale dont il est jaloux et que lui jalousent les autres balles.


Car le pâtre du pays d'Arles professe une véritable passion pour ces sonnailles, inspirée non seulement par son amour pour son métier mais aussi pour les sonnailles elles-mêmes en tant qu'objets d'art, passion désintéressée, obsédante qui ne le quitte jamais. Elle ressemble à celle qui fait agir le rabalaire, le collectionneur de meubles provençaux, constamment à la recherche d'une pièce rare, pour la seule joie d'en orner sa maison. Mistral en était lui aussi mordu, qui a doté le musée Arlaten de toutes ses trouvailles parmi lesquelles se trouve une série complète de sonnailles sorties de l'atelier des Simon de Carpentras qu'il avait découvert.


Il se mêle dans cette ardeur que le berger nourrit pour ses clochettes une ambition ombrageuse, de l'envie sourde. Parfois même, il n'hésite pas, pour l'assouvir, à se livrer au larcin, à dérober à un autre amateur comme lui une sonnaille qui manque à sa série ou tout simplement qui lui plaît. A qui en possè­dera le plus grand nombre, les plus tintantes, les plus étincelantes! Econome, sobre dans sa vie, le berger se montrera dépensier, avec des largesses de prince, lorsqu'il s'agit d'entrer en possession d'une d'elles qu'il convoite, et il arrive qu'il voudra faite passer dans sa fabrication un filet d'argent afin que sa sonorité en soit rehaussée, pour le prestige et pour son intime satisfaction aussi.


On connaît même de ces maniaques de sonnailles qui dissimulent les leurs, en font grand mystère afin que nul, à part eux seuls, puisse les contempler ou bien, au contraire, les étalent avec ostentation, fiers de taper sur leurs capuches avec leur matai, le battant d'os pris à la jambe antérieure de l'âne - la seule matière qu'ils admettent pour le pistil mobile de ces fleurs musiciennes -, et d'en faire entendre aux visiteurs admis pour les admirer les merveilleuses résonances qui réveillent dans toute âme provençale bien née tout un univers pastoral auquel elle échappe difficilement. Car, vau mies uno sounaio de pastre que bourdoun a brand per reçaupre un rei, mieux vaut une sonnaille de pâtre qu'un bourdon à grand ballant pour recevoir un roi.


D'ailleurs, la qualité de leurs sonnailles, à laquelle ils sont très sensibles, joue chez eux un grand rôle. C'est là toute une science avant d'en être familier et toute une affaire lorsqu'ils en font l'achat. C'est durant des heures qu'on les voit, dans les foires, les essayer, faire retentir leur métal, en écouter longuement les vibrations, les tourner et les retourner dans tous les sens, et ne se décident à les choisir que lorsqu'ils sont pleinement satsifaits de leurs formes et de leur musicalité dont ils s'entretiennent entre eux à leur retour au village et même en disputent. Et c'est de là qu'est venu le proverbe : « les bergers parlent tou­jours de sonnailles», ces sonnailles qui ensorcellent leur esprit comme elles ensorcellent leurs ouailles.  


Si ces clochettes sont diverses dans leurs tailles et leurs formes, c'est qu'elles correspondent aux différentes bêtes qui composent une troupe en « montaison» vers les patures de montagne, selon les nécessités hiérarchiques, pourrait-on dire, de cette unité collective animale en mouvement, selon un rituel dont on ne peut retracer les origines. Chacune de ces sonnailles, parées dans leur robe cuivrée comme dans de l'or fin, avec, en elles, ce pouvoir magique qu'elles possèdent de balancer à toutes volées des harmonies, porte un nom qui la distingue des autres, qui lui est propre comme un grade militaire.


Redon, clarin, picoun sounaioun, bregaioun, mejo-loungueto, clavelo, bourdoun, tabassoun, clapo, clapardo, plato, bidouret, timbourle, queirado, peitrau, et tant d'autres noms qui rappellent des types et des dimensions différents, allant de la grosse sphérique qui fait la basse, aux grelots qui dansent et rient piquetant le carillon d'une grêle de sons légers, en passant par les élégantes esquerlo au timbre d'argent celles desquelles Mistral disait : un clar dindin d'esquerlo, en leur rendant respect.


Cette multiplication de noms inspirée par un seul objet est singulièrement significative de toute une lexicologie afférante à la vie pastorale qui en contient tant d'autres. On n'a qu'à lire cet admirable Trésor du Félibrige de Mistral où le poète nous a restitué cette extraordinaire luxuriance linguistique qui a trait au troupeau et au berger en qui se résume l'un des aspects les plus durables d'une véritable éthique, pour être convaincu que la langue provençale est l'une des plus riches du monde pour parler mouton, ce qui prouve combien le rôle que la brebis a joué dans la culture comme dans l'économie de la Provence a été et est encore décisif.  


Un peuple, on le sait, se reconnaît au caractère spécial de son langage. Le provençal est éminemment épique; Mistral en a rendu les plus belles har­moniques par ses poèmes. Et le troupeau comme le berger sont devenus en terre méridionale matière à civilisation. Cette relation directe et vitale, en contact profond et chaleureux avec tout ce qui représente l'élevage, a créé chez le pro­vençal, par cet approfondissement de la vie du troupeau, par le pâtre qui la symbolise, un vocabulaire marqué par une foisonnante synonymie, signe évi­dent que les êtres et les choses auxquels se réfère cette vie pastorale sont deve­nus partie intégrante d'un mode de vie particulier et permanent.


On ne se contente pas de dire brebis, mais il existe une infinité de vocables qui désignent cette bête lorsqu'elle est, par exemple, jeune, adulte ou vieille, sur le point de mettre bas, lorsqu'elle est féconde ou stérile, qu'elle perd sa laine ou ses dents, lorsqu'elle agnèle deux fois l'an ou a des jumeaux, qu'on l'a privée de son agneau, qu'elle est goulue, obstinée, marâtre, etc. Si bien qu'il semble que la petite bête se transforme en un personnage toujours nouveau selon qu'elle tète ou est sevrée, qu'elle est devenue une jeune brebis qu'elle ait atteint 1' âge d'être mariée, qu'elle est mère d'un premier ou d'un second agneau, ou, enfin, n'est plus en âge de porter et doit être réformée, etc. 


Cette richesse linguistique correspond à une richesse éthique pastorale. Toutes ces nuances verbales, dont la précision est lumineuse, tout ce foisonne­ment de mots duquel naissent des formes imagées de langage, ce langage de la Provence où, plus qu'ailleurs, la vie apparaît dans toute sa luminosité, se perpétuent à travers les siècles grâce aux bergers, ces mainteneurs de traditions et d'usages auxquels ils vouent leur fidélité et leur dévotion.  


Ces sonnailles, on peut les acheter aux foires de printemps ou d'automne, aux étalages de plein vent. Mais elles sont toutes ouvrées des mains de Mestre Pierre-Justin-Louis Simon, en son atelier de Clocheùnette, à Carpentras. Il est son seul et unique ouvrier et, de ce fait, son maître. Il cisaille, découpe, martèle la tôle dont il se sert, la forge, la plie et puis, la sonnaille façonnée, il la moule dans une galette d'argile, l'enfourne, la défourne, toutes opérations de longue expérience, plus aisées à nommer qu'à faire. Certes, il garde pour lui le secret du procédé lorsqu'il cuivre au four avec du laiton, car secret il y a (i).  


Il est vrai que de père en fils, les Simon sont des musiciens, compositeurs, et exécutants de grand mérite, soit au pinao, soit sur instruments à vent et à cordes. Et l'on peut se demander Si dans l'amour de leur métier de maîtres­ sonnaillers qu'ils exercent avec cette fierté simple des vrais artisans, ne réside pas avant tout l'amour de la musique. Et il faut bien qu'ils aient l'oreille sen­sible des musiciens pour pouvoir donner à telle ou telle de leurs clochettes, lorsque besoin est, les justes tonalités, la vraie sonorité, selon leur grade ou leur rang, qu'ils ajustent par martelage sur la gorge. Car chaque clochette, au sortir de la cuisson, est longuement essayée et réglée. Si le son est trop aigu, on agrandit l'entrée de la sonaille, Si, au contraire, il est trop grave, on en resserre le bord. Et, sans doute, cette concordance entre les deux arts, n'est peut-être pas dû au hasard, elle est née d'une même source commune, celle de cette fidélité à un destin pastoral où la musique a justement toujours été reine.


Pierre-Justin-Louis Simon est sans doute le dernier continuateur de cette illustre lignée d'artisans fondeurs et sonnaillers (2) de qui Maurice Barrés, après leur avoir rendu visite en 1911, écrivait : ... Ce serait dommage s'ils cou­paient leur tradition, ces Simon de Carpentras qui, secrètement, depuis des siècles, donnent le ton à tous les troupeaux latins» (3), ceux d'Italie, du Texas, de Californie, du Mexique, de Catalogne, et aussi de Grèce, de Turquie et, bien entendu, ceux de France, en tout pays où le drelin drelan des sonnailles marquées du poinçon de l'atelier de Carpentras rappellent que partout où passent les trou­peaux, passe l'honneur de l'homme.


(i) Ce secret avait été donné à l'un des membres de cette dynastie des Simon, par leur ami Alfred Naquet, le grand chimiste et homme d'Etat, natif de Carpentras.


(2) Le mot sonnailler, l'homme qui fabrique des sonnailles, désigne en même temps le bélier-chef, celui qui marche en tête, portant au cou la cloche la plus volumineuse qui fait rassembler à sa suite tout le troupeau.


(3) Les Annales, i6 avril 1911.

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